Le nouveau trésor urbain ? Les bobos, hipsters et autres « classes créatives » d’après Jacques Godron, président du Club du Grand Paris qui, dans la revue des anciens de l’ENA, s’inspire des travaux d’un Américain pour rêver la ville de demain. De l’aveuglement en milieu mondialisé. 


Jacques Godron est président du Club du Grand Paris, une association de hauts fonctionnaires qui se donne pour objectif de promouvoir la métropole du Grand Paris en y consacrant même un Institut des Hautes Etudes des Métropoles, doté d’un conseil scientifique de 30 membres, rien de moins, dont l’originalité est de ne compter aucun scientifique pour laisser la place à un aréopage de préfets hors cadres, d’Inspecteurs de l’Education nationale et autres corps d’élites dont la contribution à la science n’est plus à établir.

La solidarité ? Dépassée !

Et le technocrate de vouloir investir dans les regroupements de grandes écoles, les quartiers d’affaires, les clusters, la culture, le transport aérien et le tourisme d’affaires. Et pas question d’affecter à cette métropole une compétence en matière de logement qui se chargerait d’une péréquation entre Ouest riche et Est pauvre. Non, cela ne servira pas à attirer « les milieux d’affaires internationaux, les CEO des quartiers généraux, les stars polyglottes de la culture, les pionniers de la R&D, les tycoons de la presse et de l’information, les hauts fonctionnaires internationaux et les fonds de pension » qui n’ont que faire des inégalités, mais auront au contraire besoin de la prolifération d’immigrés low-cost.

Classes créatives, classes lucratives

Godron a un inspirateur – dans la pure tradition française d’adopter avec dix ans de retard des modes qui ont déjà échoué aux Etats-Unis -: le professeur américain Richard Florida pour qui le véritable atout d’une ville pour attirer les entreprises n’est pas la panoplie d’exonérations fiscales que toutes proposent, mais la qualité de son capital humain. Jusqu’ici il n’a pas tort. Mais l’argument est d’attirer d’abord ce capital humain et ensuite les entreprises, en partant de la supposition que les entreprises viennent s’installer là où est le talent, ce qui n’est pas faux non plus.

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D’où son idée: les villes doivent attirer les « classes créatives » pour attirer les entreprises et revitaliser le centre-ville des villes américaines. Celles-ci représentent 30% de la population et 70% du pouvoir d’achat et recouvrent les métiers de la haute technologie, du divertissement, du journalisme, de la finance, ou de l’artisanat d’art. Richard Florida a fait une fortune en Amérique du Nord. Sa société de conseil qui intervient auprès de nombreuses villes et propage ses théories dans le monde entier par des conférences facturées 35 000 dollars.

Métro-boulot-bobo

L’approche de Richard Florida ne fonctionne pas, sauf pour ses honoraires. Pourquoi ?

Une étude sur un ensemble de villes en Europe et en Amérique du Nord, montre que lesdites « classes créatives » sont en fait fort peu mobiles. Plus de la moitié des enquêtés vivent dans la ville où ils sont nés et ont fait leurs études. Pourquoi les talents choisissent-ils de s’installer dans une ville ? « La raison principale de leur arrivée est l’emploi (51,2%) et d’une façon générale les hard factors (69,9%). Les soft factors ne représentent que 10,3%, à peine plus que dans la population d’ensemble ». Les facteurs soft réellement efficaces qui ressortent de l’enquête sont liés au cadre naturel et à l’ambiance de la ville, qui sont peu susceptibles d’être affectés par des politiques publiques.

Richard Florida commet l’erreur classique de confondre corrélation et causalité. La culture d’une ville lui vient de son histoire et de sa tradition et non d’une décision politique et d’un bricolage qui créerait un « capital culturel ». Pour Florida, il suffirait d’importer des « classes créatives » selon sa recette des « trois T » : talents, technologie, tolérance.

Talents, technologie, tolérance

Le talent est somme toute très conservateur et ne se précipite pour habiter le quartier de Bellevue à Seattle que s’il y est attiré par les hauts salaires des firmes du numérique qui lui permettront de payer ses loyers mirobolants. Florida établit une relation causale entre le talent et le développement économique. Or, l’histoire économique nous apprend que le talent est un processus endogène qui procède du développement et qui ensuite, dans une relation circulaire et cumulative, attire de nouveaux talents.

La focalisation sur la technologie suppose que seules les firmes high-techs sont la base d’une dynamique territoriale, alors qu’il y a un dynamisme ignoré des villes qui héritent d’un passé technologique obsolète (en France, le cas des villes de Saint-Amand-Montrond, de Loos en Gohelle, de Vitry-le-François, entre autres, qui succède à la reconversion spectaculaire de Cholet) et qui se montrent capables d’innover et de se reconvertir à partir de leur capital social et de leur histoire.

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Le troisième T de Richard Florida, la tolérance, s’inscrit dans la vénération contemporaine pour le relativisme. Florida a inventé un gay index qui corrèle taux d’homosexuels et créativité. Ils seraient un marqueur de créativité comme les canaris dans les mines de charbon marquaient la présence de grisou. S’y ajoute un indice bohémien pour corréler comportements de marginal chic et créativité. Pour Florida, une ville qui n’a pas de communauté gay ni de bars rock ouverts jusqu’à trois heures du matin, n’a pas d’avenir industriel. Là encore, il confond corrélation et causalité. Que l’industrialisation ait produit une évolution des mœurs – désirable ou non désirable – est une évidence, mais en faire une causalité relève du sophisme.

L’idée que la diversité est corrélée à la créativité semble séduisante. Mais il s’agit d’une fausse diversité et une fausse créativité puisqu’elle repose sur des standards sociaux qui sont, au-delà des apparences, très rigides: les mêmes appellent les mêmes, ce qui est d’ailleurs contenu dans l’idée de « classe créative » qui sort grosso modo des mêmes écoles et des mêmes types de cursus académique et qui vénère les mêmes standards culturels.

Ghettos de riches

L’échec de ces théories est patent aux Etats-Unis et s’est traduit par la création de ghettos de riches comme à Seattle et une explosion du prix des logements. Richard Florida reconnaît aujourd’hui qu’il s’est trompé, a publié un nouveau livre et continue à faire des conférences à 35 000 dollars pour expliquer que ses théories n’ont fait que renforcer les inégalités sociales, la ségrégation entre riches et moins riches au nom de la diversité, et contribuer au développement de la gentrification1 des villes, mais qu’il n’en est pas responsable, processus qui touche les classes populaires remplacées par les nouvelles classes petites-bourgeoises qui profitent de la hausse du prix du foncier et de l’immobilier et la stimulent en réhabilitant – ou plus souvent faisant réhabiliter sur fonds publics – des quartiers populaires anciens. Il prône désormais « la créativité pour tous » et la construction de logements sociaux, voire le contrôle des loyers…toujours pour 35000 dollars.

La ville de Seattle a tout fait pour se conformer à la politique des trois T. Son plan d’urbanisme a autorisé la reconversion des anciennes usines en bureaux modernes avec pistes cyclables et jardins bios. Toutes les minorités ont leur programme de lutte contre la discrimination et la ville a gagné en 2012 le titre de « meilleure ville pour les hipsters », selon l’indice hipster qui mesure le nombre de tatoueurs, de vendeurs de vélos, de cafés indépendants ouverts la nuit, de brasseries artisanales, de friperies et de magasins de disques (vinyles).

Classement des villes selon l’indice hipster

Les anciens quartiers ouvriers se transforment en immeubles sophistiqués hors de prix offrant une coopérative d’élevage de poulets bios et des spas pour chats et chiens. La ville créative de Richard Florida croule sous les bons sentiments, les politiques d’apparence progressistes de « lutte contre les discriminations », mais « les incantations à la diversité ethnique et sexuelle se traduisent indirectement par un recul de la diversité sociale (…) dans les comtés de Grant ou d’Adams, les drapeaux arc-en-ciel sont inexistants, tout comme les clubs de yoga et les marchands de  vinyles(…) D’ici le progressisme à la mode de Seattle qui promeut la diversité, mais favorise un entre soi de créatifs… qui prônent un développement vert alors que l’économie locale dépend de l’exploitation intensive du bois et des sols, ressemble à une incongruité ».

Des armées de précaires

Que sont devenus les 70% qui ne sont pas « créatifs »? Des « inutiles » selon l’économiste Pierre-Noel Giraud. Des chômeurs perpétuels vivants de petits boulots et d’assistanat, des exclus du système qui ne songent même plus à y rentrer, des immigrés low-cost pour promener les chiens et livrer les pizzas. La pire des inégalités, celles de ceux qui n’ont plus d’avenir à construire, qui n’ont plus à lutter, qui n’ont plus d’horizon. « La misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien comparée à la misère de ne pas être exploité du tout », écrivait en 1962 l’économiste Joan Robinson. La vieille classe ouvrière old school luttait pour un avenir meilleur, s’organisait pour améliorer sa condition, avait créé les sociétés de secours mutuel, les bourses du travail, les syndicats, des mouvements de jeunesse, de tourisme populaire, croyait en des lendemains qui chanteraient dans un présent que l’on organisait dans la solidarité. La ville des classes créatives y préfère ces armées de précaires, « inutiles » et inorganisés.

70% d’ « inutiles » à Paris

Voilà donc le projet de M. Godron. Faire du Grand Paris une métropole avec ses 70% d’inutiles qui remplaceront le vieux peuple ringard avec ses droits sociaux. Il ne va qu’étendre à la région la politique des mairies de gauche à Paris. Résultat, nous dit Christophe Guilluy : « Paris est le stade suprême du nouveau capitalisme. Un capitalisme cool qui offre tous les avantages de l’économie de marché sans les inconvénients de la « lutte des classes ». Mais tout cela sous l’aspect cool des « classes créatives » : comme l’écrit Guilluy, « les Rougon-Macquart sont désormais déguisés en hipsters ».

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