A partir de la rentrée, pour suivre la nouvelle émission de débats de Frédéric Taddéï « Interdire d’interdire », il vous faudra zapper sur Russia Today (RT France). Si les bons esprits se sont étranglés à l’annonce de ce transfert, passer de France télévisions à une chaîne publique russe pro-Poutine ne pose pas de problème déontologique à l’ex-animateur de « Ce soir ou jamais » : peu importe qui sert la soupe du moment qu’on peut cracher dedans…


Causeur. Au moment de signer à Russia Today (RT France), où vous animerez du lundi au jeudi l’émission « Interdit d’interdire », vous êtes-vous demandé si ça vous gênait d’être payé par Poutine ?

Frédéric Taddeï. Je me fiche complètement de qui me paye du moment qu’on me laisse libre de faire ce que je veux, d’inviter qui je veux et de parler de ce que je veux. Vous savez ce que disait Pierre Lazareff à ses journalistes ? « Acceptez tous les cadeaux et crachez dans la soupe. »

Vous vous apprêtez donc à cracher dans la soupe…

À ma manière, oui. Quand je ferai un débat sur la Russie, j’inviterai des pro-Poutine, ce que je faisais déjà dans « Ce soir (ou jamais !) » et sur Europe 1, et que mes collègues ne font pas, et des anti-Poutine, qui auront donc tout loisir de s’exprimer librement sur RT.

N’empêche, vous faites partie du plan com de Poutine…  

Moi, j’ai plutôt l’impression que c’est l’unanimisme de façade qui règne chez nous qui fait partie du plan de com de Poutine, et pas seulement en France. RT America est de plus en plus regardée aux États-Unis. Larry King, l’ex-intervieweur vedette de CNN, y travaille depuis cinq ans. De célèbres journalistes américains de gauche y animent des talk-shows, comme Chris Hedges, lauréat du prix Pulitzer 2002, qui est très anti-Trump, ou Ed Schultz, qui vient de mourir, mais qui soutenait ouvertement Bernie Sanders et l’a invité à plusieurs reprises pendant la primaire démocrate, alors que le reste des médias préférait Hillary Clinton.

Aujourd’hui, on regarderait De Gaulle comme on regarde Poutine.

Russia Today (RT France) n’est pas simplement un média public comme France 3, mais un média gouvernemental, voire présidentiel. Ses journaux télévisés relèvent-ils de l’information ou de la propagande ?

RT s’est installée aux États-Unis, en Europe et dans le monde arabe pour faire entendre un autre son de cloche. Comme l’a dit Andreï Kortunov, le directeur du Conseil russe pour les affaires internationales, rapporté par Le Monde diplomatique, que j’adore citer : « L’enjeu [pour RT] n’est pas tant de promouvoir les positions de la Russie que de mettre en doute l’univocité des positions occidentales, de relativiser l’interprétation occidentale des évènements. » Voilà, ça s’appelle la mondialisation, nous sommes en concurrence avec le reste de la planète, y compris sur le plan de l’information. Mais nous restons persuadés d’être les seuls à faire de l’« information » et que les autres font de la « propagande ». Vous y croyez, vous ? Vous croyez vraiment que nos médias à nous sont « sans opinion » ?

Certes, l’information est sans doute très idéologique en France, notamment dans le service public de l’audiovisuel – c’est ce qu’on appelle la bien-pensance ou le conformisme. Mais il y a une sacrée différence entre cela et la propagande, voire la manipulation façon Pravda, non ?

La propagande, c’est toujours les autres. Comparer RT à la Pravda relève autant de la manipulation dont vous parlez que de comparer les JT de France Télévisions à ceux de l’ORTF. Par bonheur, nous nous sommes tous beaucoup améliorés. Mais qui peut se targuer de faire du journalisme objectif et impartial ? L’information, c’est un discours sur le réel en train de se faire. C’est forcément influencé par notre culture, nos préjugés, nos intérêts, ou le camp auquel on appartient.

En somme, il n’y a pas de vérité. À ce compte-là, pourquoi ne pas donner la parole aux créationnistes (ou aux négationnistes) à égalité avec les darwiniens ?

Vous confondez les vérités objectives, comme les vérités scientifiques, qui peuvent se démontrer, et les autres, qui sont forcément subjectives. Quand on est dans le domaine de la subjectivité, il faut bien admettre que plusieurs vérités différentes peuvent coexister. C’est d’ailleurs le sujet d’une célèbre pièce de Pirandello, À chacun sa vérité.

Et la vérité sur l’utilisation des gaz de combat en Syrie ?

C’est tout à fait démontrable. Il suffit d’avancer des preuves. J’ai animé un débat sur ce sujet sur Europe 1. Le problème, c’est que les êtres humains préfèrent souvent croire ce qui les arrange

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Septembre 2018 - Causeur #60

Article extrait du Magazine Causeur

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