J’ai suivi le conseil donné par Alain Finkielkraut dans L’esprit de l’escalier : aller voir le film d’Andreï Zviaguintsev Faute d’amour, et je m’en suis bien trouvé. Très bien trouvé.

Une famille se disloque

Moscou est née et a grandi au milieu des forêts, qui la protégeaient mieux que Kiev des incursions de la cavalerie mongole, puis tatare. D’où l’imbrication de cette triste banlieue de grands immeubles et de la forêt que contemple Aliocha du haut de sa chambre. La plongée est un plan souvent utilisé dans le film, ce qui prend tout son sens quand on comprend comment a disparu ce collégien de douze ans. L’enfant contemple et derrière lui, dans l’appartement, ses parents en instance de divorce se déchirent, des acheteurs éventuels visitent les lieux, discutent du prix avec l’agent immobilier. Bref, une famille se disloque et personne ne se soucie du rejeton.

Coule une rivière glauque

Le film commence par un long travelling dans la forêt enneigée, où coule une rivière glauque. Il se termine de la même façon, dans les mêmes lieux, et la pure essence du cinéma est retrouvée : l’histoire d’Aliocha est introduite puis conclue sans un mot, elle est racontée par la seule beauté envoûtante des images. Aucun personnage n’apparaît dans les deux séquences : il n’appartient qu’aux plus grands cinéastes de construire des plans riches de sens en se passant de présence humaine. Ozu, après une scène dialoguée en intérieur, laisse souvent sa caméra flâner quelques secondes en extérieur, elle filme un lampadaire dans une rue campagnarde, du linge qui claque sur une corde, un train qui passe. Qu’importe les mesquineries humaines ? Le monde est là, il est serein et continue à exister sans les hommes. Le cinéma français actuel, empli de bavardage de gauche, ferait bien de prendre chez Ozu ou Zviaguintsev des leçons de silence.

Où est passé le meilleur de l’humanité?

Aliocha disparaît, ses parents trop occupés à leurs coucheries respectives s’en rendent compte bien tard, la police croit à une fugue, ce qui lui permet de traînasser. Seule une ONG dédiée à la recherche des enfants perdus prend en mains le problème.  Ses volontaires fouillent méthodiquement les rues et la forêt, s’arrêtant pour ce qu’ils nomment des séquences d’appel :  »Aliocha, Aliocha ! » On pense au cri inquiet de Sido la mère de Colette dans La maison de Claudine :  »Les enfants, où sont les enfants ? » Où est passé le meilleur de l’humanité, sa fraîcheur, son avenir, son innocence ?

Un plan superbe en plongée montre deux ou trois de ces volontaires descendant de nuit un escalier à demi extérieur, tantôt ils sont cachés tantôt visibles. Quelles paroles pourraient mieux dire leur courage, leur persévérance presque maniaque ? Le récit est  tissé d’images à la beauté stupéfiante, Zviaguintsev ose des plans presque purement atmosphériques, il filme la nuit, le vent, la neige, que zèbrent d’infimes lumières : comment mieux parler de la solitude et du désespoir ? Et ces images font avancer le récit, leur contemplation ne nuit pas à la construction de l’histoire dans la tête du spectateur. Pouchkine a écrit le seul roman en vers des littératures occidentales : Eugène Onéguine. Chaque chant s’admire comme un poème,  mais constitue aussi un chapitre d’une étrange histoire d’amour.

Détour par le Donbass

Critique de la société russe actuelle ? Si l’on veut. Le père de l’enfant disparu a pour patron un orthodoxe très croyant qui refuse que ses employés divorcent, et on qualifie cet homme d’intégriste. Si tous les intégrismes religieux se bornaient à prohiber le divorce, la terre serait un jardin de roses et de paix. Quelques séquences laissent entendre et voir des bribes de radio et de télévision, on égratigne Poutine au passage, on montre des scènes de la guerre du Donbass sans prendre parti entre les deux camps. Je me permets de rappeler aux russophobes impénitents que l’Etat russe est né à Kiev, que les tsars de Moscou étaient jusqu’à Ivan le Terrible les descendants des grands-princes de la ville-mère. Une bonne partie des chefs-d’oeuvre de la littérature russe a pour cadre la Crimée, et les histoires des deux pays sont inextricablement mêlées. La reprise de la Crimée par Moscou n’est pas l’Anschluss, plutôt la réparation d’une stupidité administrative de Khrouchtchev.

Critique des sociétés modernes dans les pays développés ? Certainement. Obsession narcissique du smartphone, oubli de l’autre dans sa présence réelle et voisine, culte du corps et pratique d’un érotisme complètement égoïste, ce qui est tout de même un comble : le film pourrait être tourné à Vancouver, Saint-Cloud ou Tokyo.

Une isba crasseuse derrière de hauts murs

Oubli de la tradition et des solidarités familiales : la séquence la plus épouvantable est celle de la visite à la grand-mère, chez qui aurait pu se réfugier l’enfant désespéré. On croit trouver un gentil village russe avec ses barrières en bois, on tombe sur une isba crasseuse barricadée derrière de hauts murs comme une gated community américaine. On croit trouver une babouchka tout miel tout sucre, on découvre une atroce vieillarde qui déverse sur sa fille et sur toute l’humanité des tombereaux d’insanités à côté desquelles les pires passages de Céline ont l’air d’aimable bluettes. Non, le présumé fugueur n’a pas eu l’idée de se faire héberger par cette harpie.

Mais le Mal n’est pas seul au monde, il a en face de lui le Bien. Le chef anonyme de l’ONG qui se consacre à la recherche des enfants disparus est sec, parle peu, ne donne pas du tout dans le pathos d’empathie. Voilà une figure du Bien qui ne doit rien aux clichés, qui n’est pas photographiée portant un sac de riz pour les enfants du Biafra. Il n’a même pas de nom ou de prénom. Le sigle ONG fait penser à ces nobles défenseurs de l’Autre qui se soucient des Lointains mais fort peu des Prochains, à ce philosophe raillé par Rousseau qui se préoccupe des Tartares mais pas de son frère ou de son voisin. Décidément, Zviaguintsev ne tombe dans aucune des banalités contemporaines, tout ce qu’il montre surprend, donne à penser et à s’émouvoir.


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