Le chroniqueur Clément Viktorovitch a bien identifié deux des techniques rhétoriques d’Eric Zemmour. Comme lui, toute la gauche morale cherche les faiblesses de celui qu’elle qualifie de « polémiste». Mais n’est-ce pas justement cet irrépressible penchant pour la polémique qui demeure la principale faiblesse de l’intellectuel préféré de la droite?


Dans l’émission Clique animée par Mouloud Achour, le journaliste Clément Viktorovitch décrypte quotidiennement les éléments de langage des femmes et des hommes politiques et des intellectuels médiatiques. Dernièrement, il a rendu son verdict concernant Éric Zemmour: le polémiste « ne respecte pas les règles du débat démocratique ». En cause, deux leviers d’influence emblématiques de la rhétorique qu’il actionnerait régulièrement pour dominer ses adversaires.

Le premier levier est « l’argumentation ad personam » : inscrit dans l’ouvrage L’art d’avoir toujours raison du philosophe Arthur Schopenhauer, ce stratagème consiste à dégrader l’argumentation de l’adversaire en lui proférant une insulte. Sur le plateau de l’émission Face à l’info, Éric Zemmour a affublé Bernard-Henri Levy du sobriquet « Harry Potter », Marek Halter de celui de « Oui-Oui ».

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Le second levier est la « désubjectivation » : cette méthode consiste à s’arroger de manière professorale le monopole de la vérité en alternant concessions (« Vous avez raison ! ») et réfutations (« Vous avez tort ! »).

Zemmour le guerrier

Si le constat de Clément Viktorovitch est sans appel, il convient de rappeler qu’Éric Zemmour est loin d’être le seul à fonder une partie de sa stratégie argumentative sur des moyens d’intimidation en vue d’affaiblir l’adversaire… Rien de déloyal: après tout, « la parole est un sport de combat », comme nous l’enseigne l’avocat pénaliste Bertrand Périer, spécialiste de l’éloquence et des arts oratoires. Aussi, pour faire grimper l’audimat, un débat télévisé s’apparente de plus en plus à un combat de rue où tous les coups bas sont permis, voire encouragés.

Mais dans un contexte politique où les idéologies se multiplient, le débat démocratique se caractérise plutôt comme une véritable guerre de positions, une « dialectique des volontés » où la victoire sur l’ennemi doit être acquise à tout prix. Débattre, c’est combattre et, selon la terminologie militaire, il existe des guerres de différentes natures : une guerre symétrique oppose deux états qui emploient des moyens « réguliers » et respectent le « droit de la guerre »; une guerre asymétrique oppose un état à un ou plusieurs groupes armés indépendantistes qui recourent à des moyens « irréguliers » (guérilla, terrorisme); une guerre dissymétrique oppose deux armées régulières, respectueuses du « droit de la guerre », mais dont le déséquilibre repose sur une profonde inégalité en termes de moyens opérationnels. Ainsi, comme bien d’autres idéologues, Éric Zemmour défend ses convictions en véritable soldat : fin tacticien, il mobilise tantôt des moyens réguliers – l’argumentation – tantôt des moyens irréguliers – la rhétorique – selon que le débat est symétrique, asymétrique ou dissymétrique.

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Le terrorisme s’invite dans le débat intellectuel

En réalité, le reproche adressé à Éric Zemmour de ne pas respecter « les règles du débat démocratique » soulève un certain nombre de questions cruciales : de la même manière qu’il existe un « droit de la guerre », existe-t-il un « droit du débat démocratique » ? Existe-t-il des moyens réguliers qui seraient autorisés et des moyens irréguliers qui ne le seraient pas ? Existe-t-il un équivalent du terrorisme ou de la guérilla dans un débat démocratique ?

Mais surtout, quel est le sens de l’expression « remporter un débat » ? Cela signifie-t-il de soumettre et d’écraser l’adversaire, de le provoquer et de l’agresser sans relâche afin qu’il capitule ? Ou bien, au contraire, s’agit-il de s’effacer derrière les idées que l’on porte afin de les faire aimer et d’y faire adhérer le plus grand nombre ?

« Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence à massacrer les musulmans et même certains juifs. Moi, je suis aujourd’hui du côté du général Bugeaud : c’est ça être Français ! ». Mercredi 23 octobre 2019, en direct sur le plateau de CNews, c’est par cette formule saisissante qu’Éric Zemmour clôt le débat face à François Pupponi, élu de Sarcelles. Nulle « argumentation ad personam », nulle « désubjectivation » : le débat se déroulait loyalement, dans le respect le plus strict de l’adversaire et des règles du débat démocratique. De bout en bout, Eric Zemmour le dominait ; et c’est au faîte de sa puissance qu’il choisit la provocation, créant la polémique au lieu d’œuvrer au rassemblement.

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