Ainsi, la communication présidentielle aurait dérapé. C’est ce qu’on pouvait lire samedi sur les réseaux sociaux alors que toutes les radios avaient annoncé qu’Emmanuel Macron fêterait son anniversaire à Chambord et qu’il avait même rencontré des chasseurs au petit matin. On a pu y voir des comparaisons avec les mésaventures de Nicolas Sarkozy consécutives à la soirée au Fouquet’s et au séjour sur le yacht de Vincent Bolloré. Ceux qui se sont prêtés à ces analyses se fourvoyaient évidemment. De dérapage, il n’y avait pas. Très vite, après un début d’agitation sur internet, on a fait savoir que le président de la République ne dormirait pas dans le château, mais dans un pavillon, et que la salle louée pour la fête d’anniversaire, payée sur les deniers personnels d’Emmanuel Macron, était moins onéreuse que si elle avait eu lieu à Paris. Bref, les spécialistes de la polémique ont pris dans les dents le boomerang qu’ils croyaient avoir lancé, alors qu’ils avaient joué les idiots utiles de la communication présidentielle. Chapeau l’artiste !

Ni Sarkozy, ni Hollande

Bien sûr, la référence à la monarchie était une volonté, et non une maladresse, dans l’esprit d’Emmanuel Macron. Et contrairement à ce que pensent Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière, elle ne constitue nullement une provocation. Le chef de file de la France insoumise se souvient-il des nombreuses allusions à la France des Rois dans les discours et actes politiques de François Mitterrand, ce président qu’il a tant admiré ? C’est aussi ce qu’a remarqué Patrick Buisson, interrogé par David Pujadas en début de semaine dernière : il prêtait à Emmanuel Macron, dans cette France qui a été si longtemps monarchique, dans les institutions forgées par l’homme du 18-juin de vouloir incarner la fonction, d’avoir à l’esprit qu’il ne succédait pas seulement aux présidents de la République, mais aussi à tous les monarques qui l’ont précédé.

Et cette obligation est d’autant plus pressante dans un contexte mondialisé où les Français ont compris que les marges de manœuvre étaient davantage réduites pour celui qu’ils élisaient. C’est ce que n’avaient compris ni Nicolas Sarkozy ni, davantage encore, François Hollande, lesquels, chacun dans leur style, hyperprésident vibrionnant et touche-à-tout pour l’un, président (trop) normal pour l’autre, avaient tant donné l’impression qu’ils n’incarnaient aucunement la fonction. Dès l’été 2016, dans un entretien accordé au magazine Le 1 hebdo, Emmanuel Macron l’avait théorisé ; il récidivait un an plus tard, interrogé par le magazine Challenges. Pendant toute sa campagne, la promesse du retour à un style « gaullo-mitterrandien » avait été martelée et il n’est pas interdit de penser qu’elle a pu être décisive en avril dernier lors du premier tour.

Macron apprend vite de ses erreurs

Comme nous l’avions expliqué à deux reprises dans ces colonnes, il semblait bien qu’après un mois réussi dans cette manière d’incarner la fonction, Emmanuel Macron avait oublié sa promesse, se rapprochant de plus en plus du style de Nicolas Sarkozy. La façon dont il avait morigéné publiquement le général De Villiers en avait été le meilleur exemple. L’espace réduit qu’il laissait à son Premier ministre y participait également. A cela s’est ajouté l’erreur originelle des députés de son parti qui ont accepté de se faire rouler dans la farine par Thierry Solère dans la consternante affaire de la questure, provoquant la colère du groupe LR, qui a boycotté le bureau de l’Assemblée pendant quelques mois. Ce qui a eu pour conséquence de promouvoir des députés complètement inexpérimentés aux vice-présidences, laissant cette impression d’amateurisme justifiée l’été dernier.

Mais, ce qui est notable chez Emmanuel Macron, c’est qu’il apprend vite de ses erreurs, contrairement à ses prédécesseurs. Il y a quelques jours, les Républicains acceptaient de revenir au bureau de l’Assemblée, retrouvant les vice-présidences qui leur étaient promises. D’autre part, Thierry Solère ayant décidé d’entrer à LREM, pression lui a été mise pour qu’il renonce à la questure et qu’elle soit rendue à la véritable opposition. Et voilà qu’une affaire sortait mercredi dernier à propos du député de Boulogne-Billancourt et que Jupiter, par Christophe Castaner interposé, lançait sa foudre en sa direction, lui signifiant la plus rapide exclusion de l’histoire.

L’Etat est tenu

Si Emmanuel Macron se porte désormais beaucoup mieux dans les sondages, c’est parce qu’il a appris de ses erreurs. Il a laissé Edouard Philippe prendre davantage de place. Lorsqu’un mot dévastateur – car révélateur de ses pensées profondes – lui échappe dans le Limousin, évoquant ceux qui « foutent le bordel » au lieu d’aller chercher du travail « pas loin », c’est-à-dire à deux heures de route, il rectifie le tir immédiatement dans une émission, anticipant les critiques justifiées sur son rapport à la France périphérique et la « haine de la province » que Laurent Wauquiez lui reproche. Et il demande à son Premier ministre de mettre en scène une délocalisation de Matignon à Cahors, afin de batailler sur ce terrain avec le nouveau président de LR. Alors que ce dernier a décidé de l’attaquer aussi sur l’immigration, il envoie aussi des messages directs, qu’on n’aurait sans doute pas pardonnés à Nicolas Sarkozy, en répondant à une femme déboutée du droit d’asile : « il faut retourner chez vous, madame ». Et enfin, sur la question essentielle de l’éducation, il dispose de son atout maître, Jean-Michel Blanquer, qui plaît à peu près autant à droite qu’à gauche, lequel envoie des messages de fermeté et de retour au bon sens que 80% de l’opinion approuve avec soulagement, presque étonnée par tant d’audace. Même Marlène Schiappa, qui enchaînait les bourdes à vitesse supersonique l’été dernier, semble avoir trouvé son rythme de croisière à l’étonnement de ceux qui la moquaient. Bref, Emmanuel Macron, en cette fin d’année a fini par donner cette impression, inconnue depuis bien des années, surtout sous la présidence de François Hollande, que « l’Etat est tenu ».

Elle est là, l’erreur de Jean-Luc Mélenchon. Arcbouté sur sa chimère de VIe République, il ne voit pas que c’est justement ce sentiment qu’il était lui-même un chef et que l’Etat serait tenu s’il devenait président qui lui avait permis d’obtenir 19%. Dès lors, critiquer Emmanuel Macron sur ce thème, ne peut que nourrir l’impression, d’une part qu’il n’aurait pas été aussi bon président que ne l’auraient imaginé ses sept millions d’électeurs – leur laissant croire que l’Etat ressemblerait à cette France insoumise tirant à hue et à dia, entre Danièle Obono et Clémentine Autain d’un côté, et Alexis Corbière de l’autre – et d’autre part qu’il reproche à Macron de gouverner, lui donnant quitus que le président incarne effectivement la souveraineté, alors qu’il ne fait, avec son style de présidence, que donner le change. Mélenchon fait de Macron celui qui décide de prolonger le glyphosate alors qu’il le subit. Mélenchon passe sous silence le fait que Macron n’est pas aussi monarque qu’il le dit, lorsqu’il renonce à prononcer un moratoire sur l’extension des surfaces commerciales, otage des desiderata de l’inspection des finances et de la grande distribution.

La France qui va bien l’aime (toujours) bien

Laurent Wauquiez a annoncé qu’il serait meilleur opposant que Mélenchon. On attend de savoir s’il saura percer l’armure du président qui se veut monarque. Mais après avoir suivi sa campagne, et l’avoir entendu répéter à l’envi que « la droite était de retour », il est à craindre qu’il ne soit pas davantage à la hauteur que le chef de file de la France insoumise.

Hier soir, France 2 diffusait un entretien, enregistré en milieu de semaine, entre Laurent Delahousse et Emmanuel Macron.

Sa volonté d’incarner la fonction présidentielle, y ajoutant pédagogie de l’action, dédain du commentaire politicien et proximité avec un journaliste populaire, constituait le fil rouge du reportage. L’anti-Sarkhollande. La France qui va bien a dû adorer. Mais cela suffira-t-il longtemps à la France qui souffre ?

Lire la suite