La multiplication des violences commises à l’école envers les élèves ou les professeurs coïncide étrangement avec la disparition du surveillant général, remplacé par le conseiller principal d’éducation (CPE), et donc de toute fonction de police au sein des établissements.


Pour comprendre l’évolution de la violence scolaire et sa place dans le débat public, on peut penser aux plaques tectoniques. Depuis leur origine jusqu’à leur destination, celles-ci sont animées d’un mouvement lent et pendant ces périodes de calme apparent, ronronnent alors les discours servant les tartes sucrées de la gauche : l’école est trop exclusive, les enseignants ne sont pas assez formés et la violence est avant tout un problème social.

Après chaque agression, les mêmes tartes à la crème…

Mais parfois, le déplacement accumulé des plaques provoque une forte secousse qui se répercute spectaculairement en surface, telle la vidéo d’un élève braquant son professeur. Cette fois, politiques et chroniqueurs se précipitent, tous tempêtent et assènent les réactions de la droite : entrée de la police à l’école (voire des militaires), proclamation du retour de l’uniforme ou de l’autorité (sous-entendu brutale et inflexible) et cabinets de crise. Ces gesticulations n’ont évidemment aucun impact sur la réalité, et le mouvement invisible continue à vitesse constante, comprimant les matières pour générer davantage de tension et rendre la prochaine secousse d’autant plus brutale.

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A chaque fait divers pire que le précédent, les politiques se relaient pour nous ressortir d’un ton grave ces mêmes poncifs qui sont devenus de véritables propos de comptoir et qui n’ont jamais débouché sur aucune application sérieuse, ni sur aucun résultat.

Une énième illustration de ce cycle a été donnée récemment avec l’encouragement à punir, le fantasme de la création de centres fermés, la suppression des allocations familiales et un « comité stratégique » avec le ministère de l’Intérieur. Rien de nouveau depuis 40 ans que les problèmes de ce type ont émergé, l’action prioritaire reste la communication, la situation continue d’empirer et le prochain tremblement de terre sera peut-être l’assassinat d’un enseignant. La violence scolaire est avant tout le symptôme de la lente et inexorable dérive de l’école, à l’image de celle des continents.

Surveiller, c’est un métier

Sans se plonger dans une analyse statistique, il faut distinguer les violences entre élèves de celles dirigées contre les enseignants. Ces deux catégories sont très différentes, même si elles explosent ensemble dans les climats de désordre. Entre élèves, les désirs de violences sont « naturels » dans la mesure où ils existent à l’intérieur de n’importe quel  groupe – dans tous les milieux et à tout âge – dès qu’un individu veut prendre l’ascendant sur un autre. Cette volonté de domination de quelques-uns existe depuis que le monde est monde, autant dans une cour de maternelle que dans le bureau central d’un parti politique. D’une tout autre nature est la violence contre les enseignants car elle est porteuse d’un message lourd de sens, notamment le refus de l’autorité par les élèves, leur volonté de combattre l’institution et même parfois l’existence d’un désir de vengeance personnelle.

A moins de contrôler les mots et les regards, on n’éradiquera jamais les violences entre élèves, mais on pourrait en revanche parfaitement les contenir jusqu’à garantir la totale sécurité des enfants dans un périmètre raisonnable. Cela serait réalisable si les établissements disposaient de quelques moyens comme de vrais surveillants (ce devrait être un vrai métier avec des perspectives de carrière), des lois autorisant certains personnels à fouiller les sacs, à confisquer des téléphones, à déposer plainte au nom des harcelés, à coller des élèves en dehors des jours de classe, à dresser des contraventions, mais aussi à poursuivre systématiquement les auteurs d’intrusions et obtenir des sanctions lourdes à leur encontre. La réponse devrait ainsi être exclusivement répressive, dénuée de tout contexte, totalement dépersonnalisée, sans incidence sur la scolarité mais aussi sans dramatisation car, répétons-le, ce type de violence est un phénomène naturel de groupe. On ne décourage pas un élève de racketter ses camarades en lui demandant une réflexion sur la citoyenneté, pas plus qu’on ne l’empêche de maintenir un petit en esclavage en l’envoyant consulter un psychologue (et il s’agit là de deux réponses fréquentes de l’école). Quand on connait les jeunes adolescents, on sait que si les cours de récréations restaient sans surveillance, il suffirait d’une semaine pour que s’y produisent des meurtres – et dans tous les milieux sociaux. Cela permet de comprendre que, dans ce domaine, une répression systématique, bien organisée et sans état d’âme est une nécessité et constitue la meilleure des préventions.

L’apparition du CPE et l’essor de la violence scolaire

Malheureusement, ce type de politique n’a aucune chance d’être mise en œuvre, et ce n’est pas parce que les moyens cités plus haut n’existent pas. La raison se trouve au début des années 70, quand le ministère a supprimé la fonction de maintien de l’ordre à l’école assurée jusque-là par le surveillant-général. Celui-ci a été emporté par les réformes succédant à Mai 68, et remplacé par un conseiller principal d’éducation (CPE). Il suffit de comparer les deux titres pour comprendre la nature du changement et depuis 1972, plus personne n’est spécifiquement en charge de la discipline et de la répression. En devenant l’affaire de tous, l’ordre n’est évidemment plus l’affaire de personne. Pire encore, la répression a été de fait personnalisée et contextualisée puisque variable selon les personnels. Les élèves ont ainsi été fondés à penser : tel enseignant m’a puni parce que c’est un salaud ou parce qu’il me déteste. Faut-il s’en étonner, c’est précisément pendant ces années que la violence scolaire prendra son essor, au point de susciter le premier rapport du genre en 1979 qui sera tenu secret. Ignorant les dégâts provoqués, une circulaire de 1982 insiste sur les missions post-68 du CPE et celui-ci se voit confier le vivre-ensemble, la citoyenneté, la santé, la sexualité, la sécurité routière, etc. A part le contrôle de présences, le CPE n’a plus rien de commun avec son prédécesseur dont la mission première était de punir pour faire régner l’ordre. Un CPE est aujourd’hui formé pour considérer comme dévalorisant le travail de police, et pour opposer répression et prévention. Ce poste attire souvent des pédagogistes convaincus, impatients de prouver que l’écoute est l’essentiel de leur métier, et que la répression est une mauvaise solution d’un autre âge. Dans un rôle proche du travailleur social, le CPE est formé pour décourager les enseignants de prononcer des retenues ou des exclusions de cours (considérées comme des échecs), pour le plus grand soulagement du chef d’établissement.

L’entretien de la violence

Pour bien comprendre ce que le ministère attend de ses CPE, on peut lire sur un site satellite du ministère l’interview d’une formatrice dans les ESPE (IUFM) dont le discours est parfaitement conforme aux directives. La doctorante en sciences de l’éducation y qualifie sans détour le travail de maintien de l’ordre de « sale boulot » dont elle regrette que les enseignants veuillent « le refiler » aux CPE « qui ne sont pas là pour ça ». Elle oublie simplement de rappeler qu’il n’y a plus personne là pour ça. Et se demande même si le CPE ne doit pas aussi protéger les élèves contre les enseignants, contre une autorité abusive.

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Mais le mal produit par l’école n’y est pas circonscrit car elle apprend aux enfants par l’exemple que la mission de la police ne présente aucun intérêt et ne mérite pas plus de considération. Ainsi, s’il est indéniable que l’école a une responsabilité déterminante dans la gravité des violences aujourd’hui, il est probable de plus que son discours incite au mépris et à la détestation des forces de l’ordre en dehors de ses murs.

Lorsque l’on s’intéresse aux directives du ministère de l’Education nationale, on est sidéré de voir qu’elles sont soumises à une légende teintée de rousseauisme benêt selon laquelle l’enfant serait bon (ou intelligent) par nature, et ne commettrait le mal (ou n’aurait de mauvais résultats) que parce qu’il souffre d’un environnement défavorable, voire d’une pathologie.

Ne se souciant ni de ses mauvais résultats ni des dégâts qu’elle provoque, l’institution garde son cap et ignore ses erreurs. Elle suit ainsi obstinément depuis 40 ans la fausse piste consistant à lutter en vain contre le désir de violences  entre élèves – qu’elle croit pathologique. Plutôt que d’en dissuader simplement les auteurs par des moyens efficaces et convaincants, le ministère aura choisi de mettre fin aux fonctions de police à l’intérieur de l’école, créant ainsi lui-même la première cause des violences scolaires.

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