Les députées Aurore Bergé (LREM) et Béatrice Descamps (UDI), ont remis il y a quelques jours au ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, leur rapport sur les relations école/parents. Ce rapport était chargé d’assurer, grâce à un travail d’audition auprès des syndicats d’enseignants, des CPE et des directeurs d’école, un suivi des propositions de la mission d’information présidée en 2014 par Xavier Breton et Valérie Corre. Le résultat est affligeant.


Des députées qui expliquent à des professeurs qu’ils sont « déconnectés des réalités », c’est un peu comme si Patrick Balkany se mettait à donner des conférences sur l’honnêteté et Christophe Castaner sur le charisme. Pourtant, bien que les professeurs se soient, de façon tout à fait légitime, indignés d’un tel traitement, on est en droit de se demander si le plus choquant dans le rapport sur les relations école/parents, remis début février à Jean-Michel Blanquer par Aurore Bergé (LREM) et Béatrice Deschamps (UDI), ne se trouve pas ailleurs, dans la conception qu’ont les deux députées de l’égalité républicaine et de la mission de l’école.

Faire travailler, c’est trop dur

« Il serait certainement utile aux enseignants qui arrivent en poste de connaître la sociologie du quartier dans lequel ils arrivent », préconise le rapport, comme s’il fallait l’expertise de formateurs ou la multiplication de stages pour que tel ou tel professeur se rende compte que son établissement est dans une zone privilégiée ou défavorisée. Mais, quand bien même il l’ignorerait, son rôle n’est-il pas avant tout de transmettre des savoirs et de faire parvenir les élèves à l’excellence en essayant, par l’exigence et le goût de l’effort, d’exploiter au maximum leurs capacités sans justement tenir compte de leurs origines sociales ou ethniques ?

Non, pour Aurore Bergé et Béatrice Descamps, le plus important pour l’enseignant, c’est de ne pas utiliser un vocabulaire trop compliqué et d’éviter les remarques « désobligeantes ou stigmatisantes » sur les bulletins, ignorant sans doute que Najat Vallaud-Belkacem avait tant érigé ce principe en dogme lors de son passage rue de Grenelle que certains élèves absentéistes se retrouvaient félicités d’avoir assisté à quelques cours quand des éléments perturbateurs de la classe étaient, eux, encouragés à poursuivre leurs efforts. Mais nos deux députées sont hélas bien trop déconnectées de la réalité du métier de professeur pour avoir pu le constater.

Parents et élèves assignés à leurs origines

Mais c’est surtout le manque d’ambition et le renoncement à donner le même enseignement à chaque enfant de la République qui choque dans ce rapport, renoncement qui atteint son paroxysme lorsque le rapport réduit une nouvelle fois parents et élèves à leurs origines, comme s’ils n’étaient pas tout à fait aussi Français que les autres, comme s’ils ne seraient jamais que des demi-citoyens incapables de s’élever par l’école, incapables de se considérer comme Français à part entière. C’est ainsi que les deux députées imaginent que, pour les intégrer sans doute, il faudrait organiser des événements comme « la semaine du goût », au cours de laquelle « chaque parent pourrait apporter une spécialité culinaire de son pays d’origine » (ndlr: cette idée semble aujourd’hui avoir disparu du rapport). Loin d’aider à dépasser les différences, l’école serait donc le lieu où on les rappelle sans cesse, où on assigne les Français d’origine étrangère à résidence, où on les « essentialise ».

« Prétextes inclusifs » et « rituels positifs »

La mission première de l’école, pour nos chères députées, serait de veiller à créer de bons rapports entre enseignants et parents d’élèves. Et pour ce faire, il faudrait multiplier les « prétextes inclusifs » et les « rituels positifs », conseillent celles qui accusent les professeurs d’utiliser un vocabulaire « opaque ». Le problème pour elles, c’est que lorsque les professeurs « sont nommés dans des quartiers difficiles, ils n’en sont le plus souvent pas originaires […] et vivent de moins en moins là où ils enseignent », c’est pourquoi, il faudrait former les enseignants « à la communication à destination des parents ». Qu’elles se rassurent, si le salaire des professeurs continue à stagner encore quelques années, ces derniers habiteront bientôt dans les mêmes quartiers que les parents d’élèves les plus défavorisés.

Une école à deux vitesses

Plutôt que d’exiger une charte qui permette « d’affirmer l’égale dignité de tous les acteurs éducatifs » comme on avait exigé après les attentats de Charlie une charte de la laïcité, ces deux députées seraient bien inspirées d’employer un discours qui reflète cette égale dignité si elles souhaitent vraiment que les parents soient en mesure de transmettre à leurs propres enfants une image plus positive de notre école et de notre République, seule garante de leur réussite et de la conscience de leur appartenance à la nation française.

On voit hélas trop bien que derrière le vernis du slogan « la réussite pour tous » se cache la conception d’une école à deux vitesses, une école qui condamne a priori les élèves issus des milieux défavorisés à un cursus au rabais avec la détestable idée que cela serait déjà assez bien pour eux. Par ses discours et sa volonté affichée de mettre de l’ordre dans l’Education nationale en se débarrassant des idéologues et pédagogues en tout genre qui ont largement contribué à son effondrement, Jean-Michel Blanquer semble, depuis sa nomination, ne pas vouloir emprunter le pas de ses prédécesseurs. Mais il est bien seul.

« Le sens commun ne s’enseigne pas », disait Quintilien. Et ce brave homme ne connaissait pourtant ni Aurore Bergé ni Béatrice Descamps.

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