Sous le métro de la Chapelle
Près des garnis à vingt-cinq sous
C’est toujours lui, cet homme saoul
Qui bat les murs et qui appelle
On ne sait qui, d’on ne sait où…

(Francis Carco, Nostalgie de Paris)

Isidore Ducasse ne s’éveilla que tard le lendemain. Il avait soif. Son premier geste fut d’aller soulever le rideau pour voir Paris. Un long mur, couleur de routine, arrêta son regard.

(Philippe Soupault, Lautréamont)

J’envisageai un court instant, claquemuré à Pétersbourg, dans le sombre appartement de Andreï Doronine, exceptionnel auteur traduit par votre serviteur, devenu l’année suivante l’éditeur russe de mon avant-dernier roman Morphine Monojet, traduit par Kira Sapguir, durant ces longues semaines grises d’octobre-novembre — d’écrire mon propre Journal du souterrain… Andreï ne faisait que de rares apparitions, son métier d’organisateur de concerts l’expédiant à Novossibirsk, Minsk-Riga-Vilnius d’affilée, avant Vladivostok et Krasnoïarsk en passant par Moscou. Employé comme tout le monde de la marchandise mondiale, je traduisais à flux tendus les contrats envoyés en rafales par mon Vénéré Patron de l’import-export, qui n’avait consenti à me laisser souffler que brièvement lors de mes amours fugaces avec la belle Kazan, à la fois blonde et tatare. Andreï, lorsqu’il surgissait, considérait que je n’avais pas bougé : il m’avait laissé à la même place, assis face à l’écran, pianotant sur le clavier avec force récriminations. Puis il retournait à l’autre bout du continent surveiller ses DJ.

Au fond de la Perspective Nievski, célèbre avenue où l’auteur de Crime et Châtiment commandait ses costumes au seul tailleur lui accordant encore créance, dont la boutique portait un nom français, j’étais à deux pas du cimetière-parc-monastère, où était enterré… Dostoïevski. Lors des longues pauses que je me ménageais, en dépit de l’urgence martelée par mon Vénéré Patron (parce que je vais vous apprendre quelque chose, le capitalisme mondial, dans sa frénésie de commerce forcené, n’a pas plus de pitié pour les traducteurs que pour les péones  Uber) dans cette ville à part, où se mélangent mendiants, popes et touristes, je traînais devant les tombes des grands ancêtres, Lomonossov ou encore Tchaïkovski. Le long du canal, entre cimetière et monastère, était nichée une boulangerie où l’on vend le pain monastique, d’après moi le meilleur de la ville. Toujours un élément de suspense : quand elle avait vendu sa fournée, la boulangerie fermait sans autre forme de procès. Le sentiment de culpabilité du travailleur en train de faire l’école buissonnière ajoutait une certaine consistance à mon idée si pertinente de journal du sous-sol provisoire où j’étais enfermé.

De guerre lasse avec soi-même, on finissait par retourner bûcher sur les finasseries jésuitiques des avocats d’affaires… Muni d’un pain noir de première bourre, pour le caviar rouge arrosé de bière — le prolétariat mental a des à-côtés délectables. Peu de loisirs : une lecture de Nikonov, héros punk des années 1990 et Bukovski local, dans un bouge près de la gare, où le poète saoul hurlait ses vers et jetait ses feuilles sur scène, engueulant l’univers. En compagnie de mon camarade Vincent Deyveaux, poète lui-même, habitant de Pétersbourg, très proche du punk légendaire.

Retour en Phrance — changement total de garniture. Expédié deux jours plus tard à peine vers un festival du livre méridional, pour promouvoir mon récent roman L’Icône. Un gigantesque supermarché, les vedettes à l’honneur, et les lecteurs en file indienne devant les auteurs de thrillers à l’américaine dont ils sont intoxiqués, maintenant que le marché dictant sa loi a démodé le polar de gauche avec flic soixante-huitard sauvant la jeune beur, fumeuse de crack et géniale interprète de Duke Ellington. L’intrigue de ces bouses, elle aussi, est toujours à peu près semblable : le — mieux encore la — capitaine de police Martin de Fouilly-les-Oies, retrouve une femme coupée en morceaux derrière la gare et son enquête piétine longtemps, avant qu’elle ne tombe sur le kinésithérapeute pédophile en cheville avec un notable secrètement néo-nazi, voire poutinien, c’est presque pire. En général, c’est écrit par des chefs d’entreprises de com, ou bien dans l’évènementiel. 300 auteurs, une ambiance d’hypermarché. Le seul plaisir, au matin : passer sur le port, voir les ferries, les bateaux de pêche, les navires de guerre, se laisser caresser par un soleil d’automne.

Le rituel du Salon du Livre, essentiel aux éditeurs, aux conseils régionaux et… aux boîtes de com. entretient sensiblement les mêmes rapports avec la littérature que votre sushi de grande surface avec la mystique shintoïste et ses syllogismes du néant tels que les décrit Mishima dans Le Pavillon d’or. De surcroît — ça, c’est la plaie — comme, de nos jours, le pouvoir vous aime, il se charge de vos distractions. En l’occurrence, la bonne fée avait imaginé, le soir après le boulot, un karaoké d’auteurs !… On en est là !… Peu soucieux du coffre des Castafiore, je ne peux en dire plus, je brillai, en cette occasion, par mon absence.

Plus tard, à Paris, on m’invitait au Salon du Livre russe au Centre Culturel du quai Branly, que Kira Sapguir a l’esprit de surnommer avec humour La Mosquée orthodoxe, en raison des Coupoles au-dessus de la Seine. C’était au début décembre. Oui mais… sans même aborder l’épineuse question de la russophobie  latente et bien pensante bobo-OTAN, toujours sujette à controverse, en pleine grève des transports, on risquait peu l’affluence, à l’abri du client. Erreur totale d’appréciation de ma part : la foule se pressa pour le Prophète et la Momie, Marek Halter et Hélène Carrère d’Encausse. Si le premier s’éclipsa trop tôt, frustrant le libraire du fruit de son labeur, l’académicienne plébiscitée signa à tour de bras.

Kira Sapguir, qui en a vu d’autres en URSS avant de prendre la poudre d’escampette en 1978, devait conclure philosophiquement : encore une preuve que personne ne lit !…Depuis l’Empire Éclaté, 1976, on la prend pour une Pythie !…

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