(Photo : SIPA.00736870_000001)

Avec la proclamation de l’État islamique (EI), le 29 juin 2014, le mouvement islamiste a trouvé un champion et un stratège qui a su fédérer plusieurs courants jusqu’alors isolés, désormais tendus vers un but : « Conquérir Rome et posséder la Terre[1. Premier prêche du Calife Ibrahim dans la grande mosquée de Mossoul, 4 juillet 2014.] ». Ces allégeances lui ont permis d’étendre, largement au-delà du territoire syro-irakien sur lequel il a constitué les bases d’un véritable État, son emprise idéologique par le contrôle de groupes islamistes organisés mais aussi d’individus parfois regroupés en cellules protéiformes.

Ce maillage souple lui permet de développer une stratégie de conquête fluide, parfaitement adaptée pour vaincre des ennemis en apparence plus forts, en mettant en application la recommandation de Sun Tzu : « Il en doit être des troupes à peu près comme d’une eau courante. De même que l’eau qui coule évite les hauteurs et se hâte vers le pays plat, de même une armée évite la force et frappe la faiblesse. » Le chaos irakien a été la matrice de l’EI, qui a pu déborder en Syrie, en Libye, s’immiscer au Liban puis s’infiltrer dans toutes les zones perméables des espaces proche-oriental, africain et asiatique.

Le 26 juin 2015, l’EI a ouvert un nouveau front en France. Certes depuis les années 1980 et jusqu’en janvier 2015, des Français sont tombés sous les coups des terroristes, qui agissaient sous divers motivations : mouvement de « libération », racisme et antisémitisme, vengeance édictée par une fatwa. Mais la théâtralisation des attentats du 26 juin 2015 ouvre un nouveau champ conflictuel. Elle répond en effet à une admonestation d’un registre différent lancée par Abu Muhammad al Adnani, porte-parole de l’EI le 24 juin : « Transformer le saint mois du Ramadan en un désastre pour les infidèles ». Comme premiers théâtres, deux cibles parmi les plus faibles ont été identifiées : la Tunisie et la France. Si l’attentat au Koweit, ciblant des chiites, répond à la haine interreligieuse ancestrale, les attaques contre la Tunisie et la France paraissent en effet correspondre à cette étape initiale des guerres que l’on nomme la « reconnaissance offensive ». Une étape qui vise, par des attaques « coups d’épingles », à se renseigner sur les capacités de l’ennemi, le dérouter, l’obliger à prendre des positions défensives.

Le propos n’est pas ici de traiter de la Tunisie, mais de l’Europe et plus particulièrement de la France : pourquoi est-elle une cible ? Comment la campagne stratégique ennemie peut-elle se dérouler ?

Les réactions molles aux attentats de janvier 2015 ont certainement permis de confirmer l’appréciation de la situation des stratèges de l’EI : la France est un colosse aux pieds d’argile. Notre pays affiche trois faiblesses gravissimes pour faire face à l’attaque d’ampleur qui s’y déroule.

Nos trois grandes faiblesses

La première faiblesse est stratégique, c’est-à-dire qu’elle est due à la finalité même de la guerre, sa conduite générale, son « essence ». Les islamistes affirment vouloir « conquérir Rome et posséder la Terre » et, pour cela, cherchent à enrôler « la communauté de l’Islam […] dont les droits sont arrachés […] en Occident ». Le discours politique en France y fait malheureusement écho en parlant de nécessaire repentance pour le colonialisme, d’apartheid, d’intolérance, de lutte antiraciste, justifiant ainsi toutes les revendications communautaristes, au détriment de l’immense majorité des musulmans qui est venue en France en dépit de cette caricature, pour s’intégrer parfaitement dans la nation française et profiter de ses bienfaits.

La deuxième faiblesse est opérative, c’est-à-dire que nos orientations stratégiques sont inadaptées aux conditions très spécifiques du théâtre dans lequel nous sommes engagés. En France, ce sont les réseaux des mosquées islamistes (une soixantaine d’entre elles seraient actives[2. Selon le Figaro du 29 juin 2015]), les différentes institutions religieuses intégristes ou les noyaux claniques — dotés d’une grande liberté d’initiative « opérative » offerte par l’EI — qui sont à l’œuvre. Ces réseaux tissent leurs liens sans entrave. Or la loi sur le renseignement surveille l’utilisation d’Internet de tous les Français, mais évite les lieux où le contact réel se noue entre les donneurs d’ordre et les exécutants (les prisons, les mosquées). En parallèle, l’adhésion à des traités internationaux interdit les expulsions des prêcheurs de haine[3. Près d’une dizaine d’islamistes condamnés pour terrorisme sont assignés à résidence en zone rurales et peuvent recevoir des visites.].

La troisième faiblesse est d’ordre tactique, c’est-à-dire que notre pays facilite la réalisation concrète des attaques. Certes, celles-ci sont inspirées principalement par la croyance religieuse et la haine de la France. Néanmoins, l’état permanent de violence qui gangrène le pays facilite le recrutement de sicaires et le passage à l’acte en offrant en exemple une criminalité impunie, en facilitant la circulation et la possession d’armes et en permettant la création de bases de départ voire de repli[4. Dans un document intitulé « Les loups individuels », destiné à tirer les enseignements des attentats de janvier 2015 à Paris, l’EI demande à ceux qui préparent des attentats de veiller à préparer « un plan de retrait avant de procéder aux attentats, c’est très important pour ne pas tomber dans leurs représailles ou poursuites, ça les rendra plus furieux et vulnérables»] dans les nombreuses zones où l’État peine à faire agir ses forces de sécurité (police, gendarmerie, mais aussi secours aux personnes). En France, comme en Afghanistan, au Mali et dans tous les pays dans lesquels il s’est implanté, l’islamisme s’appuie sur les réseaux criminels.

L’islamisme sait les exploiter

La France, dont l’armée se bat, presque seule, depuis deux ans dans la bande sahélo-saharienne[5. Opérations Serval (2013) puis Barkhane], se sent forte. Mais sans unité d’action politique depuis les communes jusqu’au sommet de l’Etat, elle est confinée à la défensive sur le territoire métropolitain. L’islamisme l’a bien compris, il va continuer à exploiter ces faiblesses en développant trois lignes d’action : paralyser la prise de décision stratégique en dénonçant toujours plus bruyamment « l’islamophobie » ; élargir son audience en concentrant son action sur l’obtention d’accommodements raisonnables, c’est-à-dire forcer le recul de la République laïque au profit de règles de vie issues de la charia et de rituels religieux aliénants ; continuer à attiser la haine anti-française et en tirer parti pour pousser à la multiplication des attentats « sur initiative », chaque attentat devant permettre d’obtenir, d’un gouvernement aux abois, un peu plus de concessions aux niveaux opératif et stratégique.

La première phase de cette stratégie a pour objectif vraisemblable, non pas de dresser les communautés les unes contre les autres, mais de consolider d’un côté l’emprise idéologique islamiste sur une partie de la population sous couvert de liberté religieuse et, de l’autre, d’obtenir des gains visibles pour montrer que le concept d’islam rigoriste est possible dans un pays occidental laïque. En parallèle, la violence sert à faire trembler le pouvoir pour qu’il abandonne ses exigences d’intégration et à montrer sa puissance à des populations subjuguées. Progressivement, tirant partie de l’incapacité des gouvernements depuis 2005[6. L’état d’urgence avait déjà été décrété en 2005 sans que pour autant il ait été utilisé réellement pour faire cesser les émeutes.] à maîtriser les flambées de violence dans les quartiers, ces soulèvements seront multipliés et contrôlés au niveau opératif dans le but d’isoler physiquement des portions de territoire pour annihiler les capacités de riposte en s’immergeant dans la population civile. Une communauté radicale, bien implantée et répartie sur l’ensemble du territoire, s’affirmera comme un recours, arbitrera les comportements sociétaux, échangera sa promotion politique contre de la tranquillité sociale[7. Le vote des étrangers non membres de l’Union européenne est ainsi un utile levier pour développer cette stratégie.].

Le nécessaire retour du politique

Policiers, gendarmes, magistrats luttent pas à pas et l’armée est mobilisée dans une attitude défensive. Or le temps du terrorisme, accès de colère violente mais brève, à finalité revendicatrice ou revancharde, est fini. Voici venu le temps de la guerre de conquête dans toute sa puissance : un objectif lointain de domination exclusive par un ennemi implacable utilisant une stratégie fluide et adaptive sachant s’inscrire dans la durée et alterner violence et tromperie.

Il faut contrer cette stratégie hybride par une réponse globale qui remette les valeurs de la République au centre et ne laisse aucune déviance se substituer à l’Etat. Le retour du politique pour conduire cette guerre est primordial. Le politique fixe les objectifs, désigne l’ennemi, noue les alliances et assure la conduite de la grande stratégie. Élu par le peuple, le politique doit assumer sa part du contrat démocratique pour « assurer les arrières » : rassembler la Nation dans une seule communauté par la fierté de son passé et la confiance en son destin ; assurer la sécurité des populations[8. Article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.], surtout celles des innombrables zones dans lesquelles elles sont les victimes des gangs et des réseaux islamistes, par une tolérance zéro ; préparer l’avenir par la transmission exigeante des savoirs ; préserver l’intérêt national par l’investissement soutenu dans les moyens de défense ; conduire une politique étrangère lucide ; garantir un environnement stable pour le commerce et l’industrie. Le bilan est aussi médiocre sur le front intérieur que maigre sur les fronts extérieurs. Chaque jour, ici, sous les yeux de plus de 200 000 policiers, gendarmes, militaires, juges, l’islamisme, comme une eau destructrice, s’engouffre dans les multiples brèches faites à ce contrat démocratique par l’effacement du politique.

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