Son journal intime des années 1941-1944 paraît enfin. Retour sur un observateur aux fidélités contradictoires.


Malaparte nous donne des nouvelles. Voici son Journal secret écrit de 1941 à 1944, alors qu’il est accrédité comme correspondant de guerre auprès des troupes allemandes pour le compte du Corriere della Sera, sur les fronts de l’est et du nord de l’Europe. Dans la première partie, on suit le reporter dans ses déplacements de Sofia à Berlin, en octobre 1941, jusqu’à la Finlande et la Laponie en 1942. Certaines descriptions, mer métallique à l’aube glacée, sans bonheur possible, serviront de décor au roman en gestation Kaputt, titre surgi au détour d’une marge. L’écrivain regarde, enregistre, note et transforme la matière brute. Ainsi la célèbre scène du sauna. C’est toujours passionnant de découvrir la machinerie d’un écrivain capital. Et instructif pour celle ou celui qui partage une douloureuse complicité. L’homme doute, il s’emporte, se referme, souffre. C’est difficile de vivre quand on porte un regard lucide sur les individus et la société.

Ils ont imposé des rêves en chewing-gum et Coca-Cola

Dans La peau, roman vésuvien de Malaparte, né en 1898, mort en 1957, la guerre est présentée sans concession ni héroïsme, comme elle est. Elle révèle la part noire de l’homme, sa méchanceté génétique, imposant la vérité des vainqueurs. Les Américains ont libéré l’Europe en rasant des joyaux architecturaux, tuant des civils qui regardaient le ciel avec des yeux d’enfants. Ils ont imposé des rêves en chewing-gum et Coca-Cola. Les Italiens furent surpris. Ils résistèrent, et continuent de le faire, à l’acculturation. Ils avaient accroché à un crochet de boucher Mussolini, alors…

Après la parution de Kaputt, en 1943, Hitler demande au Duce d’assigner à résidence Malaparte. Bien vu, car Curzio est un électron libre, un jour fasciste, le lendemain opposant farouche, le surlendemain s’écriant : « Oh mon Dieu, quelle déception, ces antifascistes ! Ce ne sont que des fascistes sans la chemise noire. » Malaparte est toujours seul, la silhouette svelte de Tintin, avec son chien Fébo. Les hommes n’auront jamais sa peau d’homme libre. Ils échoueront leur « avortement moral ».

La seconde partie du journal se déroule à Capri en 1943, dans l’extraordinaire Casa Malaparte dessinée par l’écrivain sur l’éperon rocheux de Capo Masullo. L’île essuie de gros orages, le vent gonfle les vagues devenues sombres. Il fait froid, puis le soleil revient, ce soleil aveugle qui réchauffe les âmes tristes. Les troupes anglo-américaines libèrent le Sud, l’Italie est désormais en lutte contre l’Allemagne nazie au Nord. Malaparte note, avant de se coucher : « Trois avions abattus. » La nuit, le ciel est rouge.

Sauvé par l’écriture

Grâce au journal, on vit avec Malaparte. Quel privilège ! Travail, un chapitre à bâtir, une phrase à garder, des ratures, du déchet, le chien aboie, les mots s’échappent, de la fatigue, insomnie, fièvre. Une protection inébranlable : la Casa. Godard la rendra célèbre en y tournant Le Mépris. Bardot monte les trente-deux marches pour bronzer sur l’immense terrasse. Elle s’emmerde sur le film. Elle pense déjà à sauver les chevaux qu’on tue pour les hamburgers. Malaparte écrit : « Les chevaux n’existent pas. Ce ne sont que des spectres de femmes. » Le hasard n’existe pas.

Durant l’année 1943, l’écrivain fréquente Loula, la jeune épouse franco-guatémaltèque du directeur d’un hôtel de Capri. C’est compliqué, ça épuise l’écrivain. Loula se frotte contre Norman, un anglais avec qui elle veut coucher. Curzio note, cynique : « Loula est à l’âge où les femmes jouent les grues sans aucun style. »

Malaparte reprend Kaputt. Quand il est dans le noir, il n’y a que l’écriture qui le sauve. La nature aussi, elle apaise le système nerveux de l’écrivain : « Belle journée, légèrement voilée. Brume sur la mer. Je me réveille à 8 heures, avec d’étranges chants d’oiseaux. Il doit y avoir des centaines de bécasses dans les buissons sous mes fenêtres. »  L’inspiration est là.

Curzio Malaparte, Journal secret 1941-1944, texte établi et traduit de l’italien par Stéphanie Laporte, Quai Voltaire.

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Pascal Louvrier
est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu. Il a également un site Internet.
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