Tout en déclarant la guerre à l’épidémie de Coronavirus, le maître de la Chine Xi Jinping se retranche derrière les hauts murs du pouvoir.


Tandis que dans notre pays, beaucoup stigmatisent les Français pour leurs réactions prétendument racistes à l’encontre de la communauté chinoise et des autres personnes asiatiques face à la propagation du coronavirus, c’est en Chine même que les personnes en provenance du Hubei sont montrées du doigt et isolées, malgré l’effet limité de cette mise en quarantaine sur la diffusion de la maladie.

Les pestiférés de Wuhan

En Chine, des récompenses financières sont parfois offertes à ceux qui signalent la présence de personnes originaires de Wuhan aux autorités. Une signalisation infamante est apposée sur la porte de leur lieu de résidence par la police, doublée d’une injonction à signaler toute sortie non autorisée. Selon le New York Times, de rares groupes de volontaires, souvent issus des communautés chrétiennes, se proposent pour porter secours à ces personnes, tandis que les autorités concentrent leurs efforts sur la détection et l’isolement des individus en provenance du Hubei. Des barricades sont parfois construites devant l’entrée des résidences pour prévenir l’intrusion de personnes étrangères à la communauté.

Le New York Times signale encore que dans le Jiangsu une famille récemment revenue de Wuhan a été emprisonnée chez elle par les autorités locales qui ont apposé des barres de fer devant la porte d’entrée de son appartement, afin de l’empêcher de circuler librement. On signale même que des personnes de Wuhan isolées loin de leur province d’origine, craignant pour leur sécurité, tentent de fuir leur confinement et de se réfugier chez des proches. Une jeune femme non infectée mais dont le grand-père est mort du virus est traitée de « chienne de Wuhan » par un correspondant anonyme, après que ses coordonnées ont été diffusées en ligne…

Stéréotypes de persécution

Il est fascinant (et inquiétant) de voir comment les épidémies suscitent spontanément dans les communautés humaines des stéréotypes de persécution. La contagion infectieuse et celle de la violence se ressemble, elles sont aussi invisibles et dangereuses l’une que l’autre. L’imputation aux habitants de Wuhan de l’origine (et, souvent, de la responsabilité) de l’épidémie et donc de la crise qui frappe la communauté est une des seules façons pour les populations paniquées de soulager leur inquiétude. Une autre possibilité est d’incriminer les autorités. Autrefois, la figure sacrée de l’Empereur était souvent soupçonnée dans les périodes de crise des pires maux : enlèvement de jeunes filles, prélèvement d’organes sur la population. Des divinités (indifféremment dieux ou démons) étaient quant à elles souvent accusées de propager les maladies pour châtier les mauvaises actions des hommes.

Mao, en 1958, avait cru pouvoir dans un de ses poèmes, grâce à l’action « scientifique » du Parti communiste contre la bilharziose, dire pour toujours « au revoir au dieu de la peste ». Mais ces divinités, rendues responsables, selon les circonstances, de propager ou de soigner les épidémies, étaient tout ce qui maintenait à bonne distance du pouvoir la colère du peuple. On peut se demander, alors que gronde le mécontentement, si le pouvoir chinois ne regrette pas d’avoir si longtemps tenté de se débarrasser de ces divinités antiques et vénérables comme de superstitions ridicules et un peu honteuses, mais dont l’utilité paraît dans les circonstances actuelles, plus grande que jamais pour contenir la colère populaire. Cependant, au cours de son histoire mouvementée, le Parti communiste chinois a su faire preuve d’imagination et d’innovation : il ne s’est jamais montré avare lorsqu’il s’est agi de proposer à la détestation des populations qu’il opprime la quantité de boucs émissaires nécessaire à son maintien au pouvoir.

Xi Jinping contre le « démon »

J’avais, dans un précédent article, plutôt mal estimé l’ampleur de l’épidémie (et je confesse bien volontiers que mes compétences en épidémiologie sont nulles), mais dans ce même article j’avais cependant correctement anticipé la nature de la réaction du pouvoir chinois face à elle.

Quelques heures après la parution de mon article pour Causeur, où je soulignais la prégnance d’un « paradigme démonologique » dans la politique chinoise, le leader du peuple Xi Jinping déclarait en effet que le virus était un « démon » duquel le peuple chinois triompherait nécessairement. Les médias officiels ont à sa suite déclaré la « guerre au virus », et mettent en scène « l’unité » et « l’héroïsme » du peuple chinois face au démon de l’épidémie, cherchant à transformer en opportunité sacrificielle cette crise qui menace le pouvoir. Depuis, Xi Jinping se fait rare et se retranche derrière les hauts murs du pouvoir, laissant le Premier ministre monter au front et apparaître masqué parmi ceux qui luttent contre le virus. Car comment Xi Jinping, qui incarne aux yeux du monde la Chine populaire elle-même, pourrait apparaître fragilisé au point de devoir se protéger du virus avec un masque ? C’est que si en Chine dieux, démons et êtres humains sont tous susceptibles d’être offerts en holocaustes à la colère du peuple, l’Empereur pour sa part est maître et non objet du sacrifice… jusqu’à ce que sonne l’heure du changement dynastique.

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