En Colombie, après la signature difficile d’un accord de paix en 2016 avec les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) mettant fin à un demi-siècle de conflit ouvert, la situation est toujours tumultueuse. Ces derniers mois, d’anciens responsables des FARC ont été mis en cause, et on parle de lever l’amnistie à leur égard. Résumé des tensions en cours dans le pays.


Beaucoup se souviennent sans doute encore de la libération d’Ingrid Betancourt. Le 2 juillet 2008, la politicienne colombo-française fut secourue au cours d’une opération menée par l’armée colombienne, mettant fin à six longues années de captivité par les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC). L’évènement, très médiatisé à l’époque, a notamment permis de faire connaître les FARC au grand public.

Quelques années plus tard, en 2016, un accord de paix a été signé entre l’Etat et les guérilleros ; toutefois, la situation suscite toujours autant de polémiques. Qu’il s’agisse des termes de l’accord ou de ses conséquences, nombreux sont ceux qui manifestent leur désapprobation.

Tout le monde d’accord, vraiment ?

Elu président en 2010, Juan Manuel Santos a rapidement fait connaître sa volonté d’instaurer le dialogue avec les FARC dans le but de parvenir à un accord de paix. Ce premier objectif fut atteint, et les négociations qui durèrent quatre ans, de 2012 à 2016, débouchèrent notamment sur un cessez-le-feu bilatéral ainsi qu’un désarmement des FARC en échange d’une promesse d’amnistie.

Si une idée similaire a déjà fonctionné chez nos voisins ibériques – en 1977, les Espagnols ont opté pour l’oubli dans le but de parvenir à une transition démocratique postfranquiste – la situation semble à première vue être plus complexe à mettre en place en Colombie. En effet, quelques semaines après la signature de l’accord complet, la paix qui devait être approuvée par référendum a été rejetée par 50,2% des votants. Cela dit, le résultat n’a pas été pris en compte par le gouvernement en place, refusant de mettre en péril le processus engagé.

Salué par la communauté internationale, mais également auréolé d’un prix Nobel de la paix pour ses efforts ayant visé à mettre un terme au conflit qui dure depuis les années 60, Juan Manuel Santos avait sans doute l’espoir légitime d’être parvenu à clore le débat à défaut d’être parvenu à une véritable réconciliation ; mais outre l’absence de consensus populaire, plusieurs éléments récents n’encouragent pas à l’optimisme.

Une arrivée des FARC en politique qui fâche

Qui dit amnistie, dit opportunité de commencer une nouvelle vie, et une partie des ex-guérilleros ont choisi la politique en guise de reconversion, créant dès 2017 un parti intitulé « Force Alternative Révolutionnaire Commune ». Si le sigle ne change pas, les objectifs non plus ; seule la méthode change, car les nouveaux FARC espèrent toujours parvenir au pouvoir, mais cette fois, grâce aux urnes.

Il aurait néanmoins fallu être naïf pour penser que l’ensemble des néo-FARC allaient laisser leur passé derrière eux. Dimanche 30 juin 2019, un mandat d’arrêt ainsi qu’une demande d’extradition vers les Etats-Unis ont été émis envers un certain Jésus Santrich : député FARC élu, mais également l’un des principaux négociateurs lors de l’accord de paix. Accusé de trafic de drogue, celui-ci est actuellement en fuite. D’autre part, si quelques membres du parti sont parvenus à se faire une place au Congrès, le fait qu’ils n’aient obtenu que 1,5% des voix lors des élections législatives de 2018 souligne la défiance de la majorité des Colombiens n’entendant pas laisser si facilement d’anciens terroristes accéder au pouvoir.

Des Colombiens indignés ou indifférents à la politique?

Lorsqu’on interroge les Colombiens sur l’accord de paix, on découvre des avis des plus partagés. En effet, là où il est parfois fréquent de schématiser les divergences d’opinions politiques sous forme d’un clivage gauche/droite, ou encore de les apparenter à des conflits d’intérêts entre classes sociales, la question de la paix est hautement plus complexe et nuancée. On a souvent dit que les partisans du « oui » au référendum – soit ceux qui soutenaient l’accord de paix – étaient ceux qui vivaient dans les zones les plus durement touchées par le conflit ; mais en comparant précisément les deux phénomènes, on peut nuancer cette analyse.

On pourrait donc dire que, d’un côté, il y a une part de la population qui soutient le processus de paix parce qu’elle considère qu’il faut se tourner vers l’avenir – à défaut d’avoir pu condamner les criminels actuels, les générations futures n’auront pas à vivre dans un pays traversant un conflit militaire. D’un autre côté, on trouve les opposants, qui considèrent que l’on ne pardonne pas à un groupe terroriste, et que les actes commis (homicides, enlèvements, extorsions et déplacements forcés de civils notamment) ne peuvent décemment être oubliés, que les coupables doivent payer, ne serait-ce que par devoir de mémoire. On peut également noter qu’une troisième partie de la population déclare ne pas avoir d’avis sur la question et se désintéresse de la politique, comme le souligne d’ailleurs le fait que seuls 37% des Colombiens s’étaient déplacés le jour du référendum. Ce dernier raisonnement peut étonner quiconque n’étant pas familier avec la vision que partagent bon nombres de latino-américains sur le sujet, il s’agit toutefois d’une réalité culturelle du continent.

Un débat sans fin

Deux ans après sa signature, l’accord de paix fut l’un des principaux enjeux des élections présidentielles colombiennes de 2018, durant lesquelles les électeurs furent partagés entre Ivan Duque et Gustavo Petro, le premier étant un ancien juriste pro-libéralisme économique en faveur d’une réforme de l’accord de paix, le second un ancien guérillero des M-19 (mouvement marxiste-léniniste dissous en 1990) qualifié de démocrate-libéral opposé à une quelconque modification des accords. Le 17 juin 2018, 54% des électeurs optèrent pour Ivan Duque, ouvrant ainsi la voie à une tentative de réforme, mise à exécution dès cette année. Fin mai 2019, les six propositions du nouveau président, qui consistaient essentiellement à mettre fin à l’impunité des ex-guérilleros au sujet du trafic de drogue et des enlèvements, furent dans un premier temps rejetées par la Chambre des représentants, mais approuvées par le Sénat. La Cour constitutionnelle colombienne trancha dans le sens de la première, rejetant définitivement l’idée d’une réforme, afin de ne pas mettre en péril une paix aussi récente que fragile, mais ne parvenant pas pour autant à clore le débat.

On l’aura compris, l’accord de paix avec les FARC ne fait, après trois ans, toujours pas consensus. Si les débats sont plus vifs que jamais, on ne peut que saluer une nation ayant le courage d’assumer son passé, en refusant de clore en quelques années les pages d’un conflit ayant duré plus d’un demi-siècle.

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