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C’est mon genre, c’est mon choix

C’est mon genre, c’est mon choix

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Ce texte, préface à La Querelle du genre de Christian Flavigny, est la propriété des Presses Universitaires de France (PUF).

Nietzsche voyait dans la lutte des femmes pour l’égalité des droits « un symptôme de maladie ». Son diagnostic sur ce qu’il nommait alors « l’éternelle guerre entre les sexes », voire « la haine mortelle des sexes »[1. Friedrich Nietzsche, Ecce Homo, « Pourquoi j’écris de si bons livres », § 5. Souligné par Nietzsche.] paraîtra sans doute excessif ; il est en réalité insuffisant. Car ce n’est plus de guerre entre les sexes et de haine des sexes dont il est question dans les gender studies ou « études de genre », mais de guerre contre le sexe et de haine du sexe, qu’il soit masculin ou féminin. Comme si l’égalité des sexes passait désormais par leur neutralisation. […] Il ne faudrait donc plus parler de l’égalité des sexes, mais de l’égalité des genres, les genres n’étant plus sexués en « homme » et en « femme », en « mâle et en femelle », en « garçon » et en « fille » et, a fortiori, en XY et en XX. La différence sexuelle étant dissoute au même titre que la différence génétique, il n’y aurait plus d’obstacle à la suppression de la différence sociale.

Ainsi peut-on, en première approximation, résumer la théorie du genre, « mythe contemporain » examiné par le docteur Christian Flavigny. Il rappelle qu’elle est apparue aux États-Unis et que, aux yeux des Américains, elle tient à l’opposition du « sexe », dans sa détermination physiologique, et du « genre », dans son sens psychologique, la dérive psychologisante entraînant rapidement une dérive sociologisante. Dans sa radicalité, en effet, la théorie du genre affirme qu’il n’y a pas d’identité sexuelle relevant de la nature, mais une identité générique, relevant de la culture, la seconde étant la cause des inégalités entre les pratiques sexuelles.[access capability=”lire_inedits”]

L’ambiguïté de la théorie tient en premier lieu dans les mots gender et genre. Si le terme anglais tend à l’emporter sur le terme français, on n’oubliera pas que tous deux proviennent du latin genus, « naissance », apparenté à l’engendrement, à la génération et à la genèse, c’est-à-dire à un espace sémantique qui dit l’origine des êtres. Or, c’est cette origine qui est paradoxalement effacée par le gender américain, bientôt suivi du genre français, sous le prétexte que tous deux sont des catégories sociales ou plus exactement grammaticales. Ce n’est pas parce qu’il y aurait des hommes et des femmes sexués qu’il existerait des comportements masculin et féminin spécifiques dans la société ; c’est parce qu’il y a des genres masculin et féminin dans la langue que la société aurait calqué des comportements différents sur ce découpage grammatical. Le français, qui n’a pas de genre neutre, a tendance à durcir l’antagonisme du masculin et du féminin. L’anglais, qui possède ce neutre, a plus de ressource pour neutraliser l’opposition des deux sexes. C’est sans doute la raison initiale du développement des gender studies dans les pays anglo-saxons.

Quoi qu’il en soit des règles grammaticales, la théorie du genre a pour but avoué d’en finir, non seulement avec les inégalités entre les hommes et les femmes, mais avec la séparation de l’humanité entre les deux sexes. Il faut évidemment se demander quelle est la raison profonde de cette volonté de suppression du masculin et du féminin. L’enquête psychanalytique et sociétale de Christian Flavigny sur la condition sexuée, ce qui fait que l’enfant se sent « garçon » ou « fille », établit que la différence des sexes, loin d’être négligeable, est la matrice des identités psychologiques et culturelles. Car l’identité d’un enfant, fille ou garçon, est une construction complexe qui implique, avec une détermination biologique initiale, des apports familiaux d’ordre affectif, intellectuel et social. Mais cette construction progressive ne saurait faire l’économie de cette section primitive, qu’implique le mot latin sexus, à partir de laquelle, non seulement la masculinité et la féminité voient le jour, mais également la paternité et la maternité.

Or, c’est bien de paternité et de maternité, et donc de procréation, qu’il s’agit dans la querelle du genre. Pour que notre espèce se reproduise, de sorte qu’un homme devienne père et une femme devienne mère, la société doit accepter une différence sexuelle qui ne soit pas susceptible d’être neutralisée. La question du genre ne soulève donc pas, comme on pourrait le croire, un enjeu politique, celui de l’égalité de l’homme et de la femme, ni un enjeu éthique, celui de la dignité partagée des deux sexes, mais un enjeu social, celui du statut de l’homosexualité. Christian Flavigny centre son analyse sur le fait que « la théorie du gender part d’une question : la situation faite aux homosexuels dans la vie sociale, que les sociétés démocratiques ne peuvent négliger ». En effet, l’axiome fondateur des études de genre affirme que la primauté accordée à l’hétérosexualité marginalise et culpabilise les pratiques homosexuelles, bisexuelles ou plurisexuelles minoritaires. Dans la mesure où il n’y aurait pas de norme biologique susceptible de déterminer le choix d’un genre, les sexualités LGBTQI (Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transsexuels, Queer et Intersexe)[1], seraient égales aux pratiques hétérosexuelles dominantes.

Mais c’est trop peu dire. Il ne s’agit pas de réintégrer dans la société les groupes homosexuels qui en auraient été écartés, du fait de l’imposition arbitraire de la norme hétérosexuelle et, par conséquence, de l’engendrement, mais de proposer l’homosexualité comme nouvelle norme de la vie en commun. Ce à quoi la théorie du genre s’attaque, observe Christian Flavigny, c’est à la famille « hétérosexiste » de type PME, Père, Mère et Enfant. Éric Fassin souligne ce point décisif dans Homme, femme, quelle différence ? : « Ce qui est en cause, c’est l’hétérosexualité en tant que norme. Il nous faut essayer de penser un monde où l’hétérosexualité ne serait pas normale. »[ 2. On notera que, dans tous les travaux sur le genre, substitué au sexe, le terme de « sexe » revient malgré tout, comme un retour du refoulé, pour indiquer un rapport charnel qui implique bien l’usage de l’appareil reproducteur de l’homme et de la femme.] Le renversement du modèle familial et social est achevé dans ce monde virtuel : l’hétérosexualité, qui était la norme, est devenue anormale, tandis que l’homosexualité, qui était anormale, est devenue la norme.

Avec cette nouvelle norme, imposée par des minorités, une nouvelle famille apparaît dénuée d’aspect procréatif : les adultes ne sont plus des « parents », le terme français étant issu du latin pariere, « accoucher, enfanter », puisqu’ils peuvent être homosexuels et avoir adopté un enfant ; et les plus jeunes ne sont plus des « enfants », au sens de garçons ou de filles issus d’hommes et de femmes. La neutralisation des différences sexuelles a entraîné la neutralisation de tous les comportements psychologiques et sociaux. Christian Flavigny évoque, en ouverture de son ouvrage, l’exemple de l’école maternelle Egalia, à Stockholm, dans laquelle les jeunes enfants, de 1 à 6 ans, sont appelés des « amis », mais jamais des « filles » ou des « garçons ». Ces mots, comme les pronoms « il » et « elle », sont interdits de cité, au même titre que les contes de fées. Blanche-Neige ne s’éveillera plus de son sommeil au baiser du prince charmant et ils n’auront pas beaucoup d’enfants.

L’un des aspects majeurs de l’ouvrage du docteur Flavigny tient au rapprochement qu’il établit entre la théorie du genre sexuel et la théorie du relativisme culturel. Dans les deux cas, on prend appui sur l’arbitraire du signe que Ferdinand de Saussure avait découvert dans la langue pour en inférer un arbitraire du sexe dans le corps qui justifie, en regard, l’arbitraire du genre dans la société. L’histoire entière de l’humanité devient arbitraire dès lors qu’elle élimine toute détermination naturelle ou culturelle. Le choix d’une pratique sexuelle, mais également celui d’un comportement social, dépendent uniquement de l’arbitre d’une subjectivité qui a perdu tout repère, les identités sexuées et socialisées ayant été neutralisées. Si on lit avec attention les ouvrages des gender studies, on constate que, loin d’être originaux, ils ne font qu’appliquer au sexe les travaux des déconstructeurs du sens comme Jacques Derrida, Hélène Cixous ou Richard Rorty.

Les théoriciens du gender soutiennent en effet que l’identité d’un homme ou d’une femme relève d’un genre social sans rapport avec le genre sexuel. S’il y a une différence biologique des sexes, elle n’a pas d’incidence anthropologique, de sorte que l’hétérosexualité n’est pas une pratique orientée par la nature, mais l’effet d’un déterminisme social qui a imposé sa norme oppressive. Mais si « le genre est formé par des normes culturelles qui nous précèdent et nous excèdent », comme le prétend Judith Butler[3. Judith Butler, « Le transgenre et les “attitudes de révolte” », Sexualités, genres et mélancolie. S’entretenir avec Judith Butler, sous la direction de Monique David-Ménard, Paris, Campagne Première, 2009, p. 22.], d’où proviennent ces normes à déconstruire ? Si elles sont issues d’une nature préalable, elles ne sont donc ni culturelles ni arbitraires. Si elles sont le legs d’une culture antérieure, en quoi sont-elles inférieures aux normes présentes de la gender theory ? Celle-ci, pour imposer les secondes au détriment des premières, s’appuie donc sur une « naturalité » implicite qui tranche contre la théorie hétérosexuelle. Et cette naturalité serait donc l’homosexualité, puisque la thèse du gender revient à imputer à l’hétérosexualité tous les maux de l’humanité.

On s’attaque en conséquence à la différence entre le masculin et le féminin en annulant, avec leur identité spécifique, leur inclusion dans la catégorie de l’humain. Monique Wittig, la « lesbienne radicale » qui refuse d’être une femme et qui se flatte de ne pas avoir de vagin, énonce l’impératif catégorique du temps : « Il faut détruire politiquement, philosophiquement et symboliquement les catégories d’“homme” et de “femme” ». Et cette destruction s’impose parce qu’« il n’y pas de sexe », qu’il soit mâle ou femelle, car c’est « l’oppression qui crée le sexe et non l’inverse »[4. Monique Wittig, La Pensée straight, Paris, Éditions Amsterdam, 2007, p. 13 et p. 36.]. Le trait final de la fameuse conférence de 1978 sur la Pensée straight, à la rencontre annuelle de la Modern Language Association à New York, était donc cohérent avec le postulat de l’auteur (sans e) : « Les lesbiennes ne sont pas des femmes. »

La théorie du genre prétend, dans son énoncé purement performatif, que les différences entre le féminin et le masculin sont des effets pervers de la construction sociale. Il faut donc entreprendre de la déconstruire. Mais on ne se demande à aucun moment pourquoi les sociétés humaines ont toujours distingué les hommes et les femmes, ni sur quel fond l’édifice grammatical, culturel et politique dominant a pris appui. Comment expliquer que tous les groupes sociaux se soient ordonnés selon les « oppositions binaires et hiérarchiques » de l’hétérosexualité, comme le reconnaît Judith Butler ? Loin de s’inquiéter de cette permanence, la neutralité du genre se contente de dissocier le biologique de l’anthropologique ou, si l’on préfère, la nature de la culture, afin d’évacuer la fonction tyrannique du sexe.

Cette stratégie de déconstruction ne se réduit pas à la négation de l’hétérosexualité. Les gender studies, au même titre que les multicultural studies, ont le souci de miner les formes d’universel dégagées au cours des siècles par la culture européenne. Judith Butler n’hésite pas ainsi à soutenir que « le sexe qui n’en est pas », c’est-à-dire le genre, constitue « une critique de la représentation occidentale et de la métaphysique de la substance qui structure l’idée même de sujet »[5. Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La Découverte, 2006, p. 73.] On se débarrasse, d’un trait de plume, du sexe, de l’homme, de la femme et du sujet pris dans la forme de l’humanité. Ce qui entraîne, par une série de contrecoups, la destruction de l’humanisme, imposé aux autres cultures par l’impérialisme occidental et, dans la foulée, la destruction de la République, de l’État et de la rationalité. La déconstruction du gender, importée aux USA par la French Theory, a pour fin ultime de ruiner le logocentrisme identifié par Derrida à l’eurocentrisme, en d’autres termes à la raison universelle. Elle se fonde pour cela sur la confusion des genres, entre l’homme et la femme, mais aussi entre la réalité et la virtualité.

Lorsque le docteur Christian Flavigny remarque qu’un « regard désincarné » préside à la théorie du genre qui évacue, avec la sexualité, l’anatomie, la physiologie et la génétique, c’est-à-dire le corps, il met en évidence l’abstraction d’une construction virtuelle qui réduit le sexuel à ses apparences sans en pénétrer l’énigme. On ose à peine rappeler aux tenants du gender que, pour Nietzsche, « l’énigme de la femme » et, par conséquent, de l’humanité, avait pour nom « grossesse »[6. Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, I, « La vieille et la jeune femme ».]. Mais, pour accéder à la maternité, il faut avoir un sexe et des organes reproducteurs, ce qui est intolérable pour les déconstructeurs. Deleuze et Guattari avaient déjà exalté le « corps sans organes », ou CsO, qui libérerait l’humanité de son enracinement dans l’organisme et de l’angoisse de mourir. Nous aboutissons maintenant à la « sexualité sans organes », ou SsO, qui libérera l’humanité de son enracinement dans le sexe et de l’angoisse de naître.

La société nouvelle est en marche vers un monde sans procréation ni oppression qui, le mauvais sexe mis à nu, se drapera d’un bon genre. Quand le couple de l’homme et de la femme aura été enfin neutralisé, chacun partagera la leçon du personnage de Proust : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »[/access]

La Querelle du genre, Christian Flavigny (PUF)

Novembre 2012 . N°53

Article extrait du Magazine Causeur


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est professeur de philosophie à l'université de Nice Sophia Antipolis

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