Pour sa nouvelle création, Catherine Marnas a choisi d’adapter A Bright Room Called Day du dramaturge américain Tony Kushner. L’occasion d’alerter ses contemporains sur la menace populiste qui empoisonne l’Europe.


 

Un soir de Nouvel An, dans une fête, une bande de jeunes gens issus de milieux artistiques éclairés et avisés, des actrices et un réalisateur de cinéma se moquent de l’ascension fulgurante d’un certain Adolf Hitler. Pour eux, il n’est qu’un pitre, un guignol qui ne passera jamais. À mesure que la mauvaise blague devient réalité, le groupe explose. Dans sa pièce A Bright Room Called Day… (« Une chambre claire nommée jour »), Tony Kushner, célèbre en France pour sa pièce-fleuve Angels in America qui lui valut le prix Pulitzer, superpose les espaces-temps pour nous plonger dans l’Amérique des années 80. Là, une jeune New-Yorkaise anarchopunk brise un tabou absolu en écrivant partout : Reagan = Hitler…

L’histoire ne s’arrête pas là, puisque le dramaturge, désireux de régler son compte à Donald Trump, réactualise sa pièce en remplaçant le nom de l’ancien acteur président par celui du nouveau chef de gouvernement…

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On pourrait voir là une gauche américaine qui s’amuse à faire peur, trop heureuse de prendre une revanche symbolique sur celui qui cristallise toutes leurs détestations, tout en se donnant la bonne conscience du chevalier pourfendeur de dragons. Car remplacer le nom d’Hitler par celui de Reagan, de George W. Bush ou de Trump, il faut quand même oser. Le dénominateur commun des trois présidents américains et leur « forfait principal » étant de se situer de l’autre côté de l’échiquier politique des acteurs culturels d’outre-Atlantique comme d’ici. Car il y a bien une communauté de pensée dans les hautes sphères de la culture, qui a tendance à faire passer des vessies pour des lanternes et à diaboliser quiconque ne partagerait pas son incontestable grille de lecture d’un monde résolument manichéen. L’un des arguments les plus utilisés est alors de rejouer en permanence « les heures les plus sombres de notre histoire » tout en se pinçant le nez au moindre argument de la partie adverse. On connaît la chanson…

Parallèles douteux

La directrice du TnBA, Catherine Marnas, qui met en scène ici le texte de Kushner, n’hésite pas à utiliser l’expression désormais consacrée, « la montée des populismes », pour établir un parallèle pour le moins douteux entre le fascisme du IIIe Reich et la situation politique actuelle en Hongrie, en Autriche, en Italie, aux États-Unis et sans doute ailleurs, bientôt, si l’on n’y prend garde : « Les personnages de Kushner réagissent souvent comme nous devant la montée des populismes. Je me souviens d’être tombée sur des phrases que j’ai dû prononcer moi-même avant l’élection de Trump, et que les personnages appliquaient à Hitler : ça ne passera jamais, il est trop ridicule, les gens vont se réveiller, etc. On connaît la suite… »

L’essentiel, pour la metteuse en scène, reste la vigilance la plus extrême, afin que le peuple ne se retrouve pas ébouillanté à petit feu, comme dans la fameuse parabole de la grenouille déjà utilisée par Al Gore dans son documentaire Une Vérité qui dérange. « Dans nos milieux, confesse-t-elle, nous avons parfois tendance à nous situer un peu à l’écart du temps, alors qu’en fait, nous y sommes plongés comme tout le monde. Mais si on fait l’effort de considérer que cette multitude de petits glissements, de dérives, de lâchages ou de lâchetés que l’on constate autour de nous, ne concerne pas seulement « les autres », toujours les autres, mais nous aussi, alors l’époque prend un autre relief. Cette notion de glissement me fascine depuis longtemps. »

Fausse humilité

Au-delà de la sincérité et de l’auto-critique, toujours louables, il n’est pas interdit de voir là une fausse humilité traduisant une forme de condescendance à l’égard de ce peuple si malléable, qui pense mal, qui vote mal et qui entrouvrirait les bras pour accueillir la « bête immonde », une nouvelle fois… « Dans cette pièce, poursuit-elle, on voit que l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, que nous avons tendance à considérer – je veux parler des gens de notre milieu – comme un événement apocalyptique, s’installe en fait peu à peu, par petites touches. Du fait de son actualité déconcertante, elle doit être entendue en Europe. » Petit bémol : le message ne convaincra sans doute que ceux qui le sont déjà. Quant aux autres, ils s’entêteront vraisemblablement dans leurs « erreurs », inconscients de préparer la nouvelle apocalypse annoncée.

A Bright Room Called Day Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine. Texte de Tony Kushner, Mise en scène de Catherine Marnas Place Renaudel à Bordeaux, du 7 au 18 janvier 2020.

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