A l’image d’autres pays d’Amérique du Sud, la Bolivie est gangrenée par la corruption. Dans son ouvrage, Jean-François Barbieri s’y intéresse pour comprendre comment l’État est contrôlé par le crime organisé.


Malgré son titre peu compréhensible pour les lecteurs non bolivianistes et ses défauts évidents d’édition (coquilles multiples, renvois de notes erronés, noms et dates imprécises, absence de cartes, fautes d’orthographe…) le livre de Jean-François Barbieri(1) mérite de retenir l’attention. Car il s’agit d’un témoignage, en quelque sorte «brut de décoffrage» sur la réalité bolivienne des dernières années, centré sur la question du narcotrafic dont l’auteur, en tant que policier spécialisé en la matière, a été un observateur privilégié. En effet, Jean-François Barbieri qui a occupé entre 2009 et 2012 le poste (supprimé depuis…) d’Attaché de Sécurité Intérieure à l’Ambassade de France à La Paz nous livre un document de première main, contenant bon nombre d’éléments importants, non seulement pour comprendre la nature du régime d’Evo Morales (2006-2019), mais aussi pour nourrir la réflexion sur des questions beaucoup plus générales. Car la dynamique des insurrections aux niveaux national et mondial, l’installation du totalitarisme post-démocratique et le détournement des États par des minorités ethniques et/ou criminelles sont des sujets qui ne concernent pas exclusivement la Bolivie.

A lire aussi: Bolivie: la chute d’Evo Morales, les raisons d’une surprise

Le livre se compose de trois longs chapitres, consacrés successivement à la problématique de la coca-cocaïne en Bolivie ; à la description des composantes du narcotrafic et à l’exposé de ses imbrications dans l’État bolivien ; et, enfin, à la nature même du régime d’Evo Morales.

Affiche de campagne pour le président sortant Evo Morales, octobre 2019 ©Juan Karita/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22386620_000001
Affiche de campagne pour le président sortant Evo Morales, octobre 2019 ©Juan Karita/AP/SIPA
Numéro de reportage: AP22386620_000001

Organisation du narcotrafic

Sur la première partie, où le lecteur non spécialiste trouvera des informations de base concernant les aspects culturels, historiques et légaux de la problématique de la coca en Bolivie, on peut regretter que l’auteur ne fasse pas toujours référence à l’immense littérature sur le sujet. Mais comme il s’agit ici avant tout d’un témoignage, cette critique n’affecte guère le projet du livre. On retiendra, par ailleurs, ses observations justes sur les ambiguïtés de la « communauté internationale » et l’hypocrisie des États-Unis en matière de lutte contre le narcotrafic, ainsi que ses références appropriées aux ravages environnementaux engendrés par le complexe coca-cocaïne en termes de déforestation et pollution des eaux et des sols. Autre point intéressant: la mise en évidence de la complicité (active ou passive) d’instances internationales comme l’UNODC (Office des Nations Unies contre les Drogues et le Crime) dans la falsification des données concernant la situation bolivienne ; tout comme la complaisance de l’Union européenne (et particulièrement de la France) face à la dérive criminelle du régime du «gentil Indien» Evo Morales. Toutes ces choses sont bien connues, mais il était bon de les rappeler.

Les faits mis en évidence pour la Bolivie sont de nature à susciter des réflexions sur des tendances mondiales actuellement en cours en matière de gouvernance post-démocratique

La deuxième partie, la mieux documentée, car relevant du cœur de métier de l’auteur, porte sur le narcotrafic, avec une analyse circonstanciée de l’itinéraire qui va depuis l’extension des plantations de coca dans les Yungas de La Paz et, surtout, le Chapare (nord du Département de Cochabamba et fief de Morales), jusqu’à l’exportation des quelques 160 tonnes de cocaïne bolivienne très majoritairement en direction de l’Europe. Sur toutes ces questions Jean-François Barbieri apporte des faits, des données et, dans la mesure du possible, des chiffres dont il prend d’ailleurs grand soin à relativiser l’exactitude. Par conséquent il s’agit là d’une actualisation bienvenue de travaux plus anciens concernant cette problématique(2). Parmi les faits relativement nouveaux, la pénétration en Bolivie de cartels internationaux (mexicains, colombiens, brésiliens et même nigérians) est opportunément évoquée, tout comme les diverses routes aériennes et terrestres qu’emprunte la cocaïne bolivienne.

La problématique traitée dans la troisième partie, à savoir celle des conditions, modalités et conséquences du détournement d’un État par une minorité (ici à base ethnique à dominante Aymara, et liée au narcotrafic localisé au Chapare) avec la complicité de différents acteurs boliviens et internationaux mérite de plus amples commentaires. Car au-delà du cas bolivien, ici d’ailleurs traité de façon assez superficielle en l’absence d’un appui documentaire solide, c’est à des questions plus générales que l’on se trouve immanquablement renvoyé. Car les faits mis en évidence pour la Bolivie sont de nature à susciter des réflexions pertinentes non seulement pour des « pays en développement », mais également sur des tendances mondiales actuellement en cours en matière de gouvernance post-démocratique.

A lire aussi: Les défis de la Bolivie face à son histoire

Certes, la corruption généralisée en Bolivie au sein de l’État et de la société civile a sans aucun doute favorisé, de manière spécifique, le clientélisme mafieux du régime d’Evo Morales. Mais son exotisme parfois « folklorique » ne doit…

>>> Lire la fin de l’article ici <<<

Lire la suite