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Surtout ne raccrochez pas!

Le sous-sol de la peur

Surtout ne raccrochez pas!
Brady Hepner et Mason Thames dans "Black Phone" de Scott Derrickson (2022) © Universal

Après le très effrayant «Sinister», Scott Derrickson revient avec un nouveau film réussi – l’adaptation d’une nouvelle horrifique originale du fils de Stephen King. «Black Phone», actuellement en salles…


Solide artisan du cinéma de genre nord-américain (on lui doit quand même les très estimables – et parfois traumatisants – « Exorcisme d’Emily Rose », « Sinister », « Délivre-nous du mal » ou encore « Docteur Strange »), Scott Derrickson, 55 ans, s’empare d’une nouvelle machiavélique du fils de Stephen King (Joe Hill) parue en 2004 dans le recueil Fantômes-Histoires troubles pour nous plonger dans un véritable cauchemar de l’espace resserré et de l’enfance maltraitée, dans une Amérique profonde de la fin des années 70 qui donne clairement le vertige… et nous glace les sangs. Produit par le rusé Jason Blum, ce Roger Corman des Temps modernes, et porté par une bande-son très rock n’roll, nul doute que l’on tient là le grand flip ciné de l’été !

Morne banlieue

Dans une banlieue triste à mourir de Denver (Colorado), d’où est d’ailleurs originaire le réalisateur, écrasée par un ciel bas et lourd, dominent le désarroi et l’ultra-violence dans toutes les strates d’une société atomisée et déstructurée. Pères alcooliques, vulgaires et brutaux, mères absentes voire suicidées, jeunes collégiens perdus réglant leurs différends à coups de bastons sanglantes (sans doute les scènes les plus impressionnantes du métrage)…


Le tableau est encore assombri par la présence maléfique d’un étrange magicien aux ballons noirs et au masque repoussant, à mi-chemin entre L’Homme qui rit hugolien et le Joker des D.C Comics, avec des petites cornes méphistophéliques et une expression globale « Commedia Dell’arte » (conçu par le légendaire maquilleur Tom Savini qui a jadis bossé sur « Zombie » de Romero ou « Vendredi 13 » de Sean S. Cunningham). Nommé « The Grabber » (L’attrapeur – impressionnant Ethan Hawke qui montre une nouvelle facette intéressante de son jeu), cette incarnation de la Paternité pervertie s’est spécialisée dans le kidnapping d’enfants puis la séquestration sadique des « kids » dans un sous-sol glauque de maison insonorisé en guise de mouroir. Mais lorsque le Démon au visage inhumain kidnappe le petit Finney (remarquable Mason Thames), sa mécanique criminelle apparemment bien huilée semble pour la première fois s’enrayer… Aidé par Gwen, sa sœur aux rêves prémonitoires ainsi que par la présence dans la cave d’un mystérieux téléphone noir permettant d’entrer en contact avec les précédentes victimes de l’ogre, le rusé Finney va tenter de mobiliser un ensemble de clés et de codes lui permettant de mieux comprendre les motivations de son bourreau. Parviendra-t-il à s’échapper à temps de cet antre maudit ?

Cette Amérique qui fait peur

Disons-le tout net : la trame narrative permet surtout au réalisateur d’asséner une charge virulente et sans appel à l’encontre d’une certaine Amérique de la fin des années 70 qu’il dit avoir particulièrement bien connu, dans la mesure où c’est celle de sa jeunesse. « J’ai grandi dans une banlieue plutôt violente de la classe ouvrière, dans laquelle il y avait toujours des bastons, des blessures. Il y avait beaucoup de violences domestiques, que ce soit chez moi ou chez mes amis de l’époque. Les parents punissaient leurs enfants d’une manière très différente de celle d’aujourd’hui, ce qui peut évidemment être choquant pour les spectateurs. J’avais huit ans quand mon voisin est venu frapper à ma porte pour me dire, en pleurant, que quelqu’un avait assassiné et violé sa mère. C’était une époque où la sécurité n’existait pas du tout, et j’ai essayé d’utiliser ça comme point de départ pour mon film ».  

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On pourra également noter les nombreux détails évoquant un contexte socio-économique des plus précaires. Le père alcoolique de Finney lit son quotidien annonçant en « une » l’absence de pensions équitables pour les invalides de guerre ; un autre jeune a vu son père mourir sur le front vietnamien ; le geôlier psychopathe est magicien à mi-temps tandis que son frère Max, shooté à la coke toute la journée est sans emploi depuis des années ! Cette Amérique qui dégringole est celle de 1978, sous la présidence Jimmy Carter, malmenée sur les théâtres d’opération extérieurs, dans le sillage de la débâcle vietnamienne et bientôt frappée une nouvelle fois par le deuxième choc pétrolier, prélude à l’avènement de Ronald Reagan en 1980, instigateur de sa « révolution conservatrice » et de ses « reaganomics » censés redynamiser le pays…

Hommage aux classiques du genre

Parfaitement écrite et mise en scène, cette excellente série B se veut également puissamment référentielle par rapport à tout un pan de la pop culture et du cinéma de genre nord-américain. Il est clair que l’auteur est sincèrement nostalgique de la fabrication artisanale des films de la décennie 70, bien avant les CGI, les écrans verts et la surutilisation (ad nauseam) du numérique (et Derrickson sait de quoi il parle pour naviguer constamment entre petites prods innovantes, tel ce « Black Phone » et gros blockbusters un peu plus ampoulés de la trempe de « Docteur Strange » ou du remake – pas terrible – du classique de la S.F des années 50 de Robert Wise « Le Jour où la Terre s’arrêta »). Le fait que le film se déroule en banlieue de Denver avec la mention de Boulder, ville se situant aux pieds des Montagnes rocheuses, peut évidemment nous faire penser à « Shining » de Stanley Kubrick… lui-même basé sur le livre écrit par le maitre Stephen King. Et comme pour « Shining », « Black Phone » nous plonge dans la psyché malade de la figure paternelle américaine avec la présence dans les deux cas d’un terrible Minotaure, mi-homme, mi-bête, gardant despotiquement sa demeure (labyrinthique, souterraine ou cadenassée) tout en exerçant sa violence psychologique et physique sur de jeunes garçons. Un œil attentif pourra également remarquer les ressemblances de look entre le père barbu au regard hagard de Finney (joué par l’excellent Jeremy Davies) et le pauvre George Lutz (interprété par James Brolin) en proie à la folie dans le très flippant « Amityville, La Maison du diable » (1979) de Stuart Gordon (prétendument inspiré de faits réels). Sans oublier non plus les évocations répétées du traumatisant « Massacre à la tronçonneuse » de Tobe Hopper que le petit Finney « n’a pas le droit de regarder ».

(c) Universal

Alors si vous voulez revenir à la sensation primaire de cette peur de l’inconnu et de l’étranger, indissociable de l’enfance en prise avec les terrifiantes légendes urbaines – et malheureusement aussi avec des réalités bien plus sordides s’exerçant parfois dans le giron familial et intime – n’attendez plus pour décrocher le téléphone noir derricksonien et tenter de décoder, à votre tour, la combinaison gagnante pour sortir de l’antre de la folie!

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