L’affaire Griveaux révèle la vilaine pulsion panoptique de notre époque. Entre totalitarisme soft et déni écologique, bienvenue dans la nef des fous.


Je n’aime décidément pas cette époque. Il n’est pas certain que j’en aurais aimé une autre. Mais tout de même.

Quand la contrainte totalitaire devient jouissance sexuelle

Une époque qui se caractérise par une vilaine pulsion panoptique, révélée par l’affaire Griveaux: la transparence, partout, tout le temps, comme dans Nous autres de Zamiatine, avec ses maisons de verre. Encore avait-on le droit, dans son cauchemar totalitaire, à tirer un rideau quelques heures de temps, pour se livrer à ses ébats. On n’en est plus là. Consciemment ou inconsciemment, on a fini par transformer la contrainte totalitaire en jouissance sexuelle: il faut que tout le monde nous voie, tout le temps.

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Une époque qui se caractérise aussi par un immense déni. On entend parler, par exemple, pour les retraites, de dates comme 2030, 2040, 2050. Alors que tous les signes écologiques, économiques, sociaux annoncent l’imminence d’un effondrement, malgré les manœuvres plus ou moins élaborées des climatosceptiques, comme la mise en avant d’une Jeanne d’Arc scandinave et tellement caricaturale qu’elle discrédite sans le vouloir toute tentative de penser la collapsologie en guignolade médiatique qui fait rire les esprits forts qui y passeront pourtant comme les autres, à moins d’avoir la chance de mourir avant s’ils sont vieux. Mais on continue, on continue à faire comme si de rien n’était. Chaque jour, dans le moindre de nos gestes. C’est peut-être finalement une forme de sagesse paradoxale, le déni: on souffrira bien assez tôt pour ne pas déjà souffrir à l’idée de souffrir.

Convergence des fausses luttes

Une époque qui se caractérise par un retour à l’ordre moral. On le prendra par le bout qu’on veut, les luttes intersectionnelles veulent un nouveau code Hayes. Elles imposent une certaine vision du monde, dogmatique au sens religieux du terme, dans deux espaces stratégiques: le sexe et le langage. Du gender fluid à l’écriture inclusive, la surveillance est tatillonne et sans pitié. Ces groupes sont en passe de remplacer une domination par une autre, c’est à dire à nous condamner à une guerre d’une durée indéfinie, une guerre sans vainqueurs. Ces luttes parlent de libération, d’émancipation: c’est évidemment tout le contraire qui se produit, sous nos yeux. On juge l’arbre à ses fruits et le jardinier à ses méthodes: délation numérique, mise au pilori, interdiction professionnelle, haine qui se nourrit d’elle-même.

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Une époque où on se retrouve dans l’indépassable métaphore de Jean-Patrick Manchette sur « les deux mâchoires du même piège à cons »: critiquer cette situation reviendrait à nourrir la droite néoréac qui en fait ses choux gras, forcément. On n’a plus, de facto, le choix qu’ entre les néoféministes et Eric Zemmour, Houria Bouteldja et Renaud Camus, Macron et Le Pen. Dans l’ombre, le capitalisme terminal rigole bien. Pendant ce temps-là, on ne parle pas des aménagements plus ou moins discrets qu’il met en place pour se servir sur la bête jusqu’à la fin, régressions sociales sans précédents en Occident, néo-esclavage dans le tiers-monde. Quant à ses principaux seigneurs, ils pourront, eux, se replier sur des positions préparées à l’avance comme on dit en langage militaire.

Rimbaud, encore une fois

C’est Zuckerberg, qui doit bien rire, depuis son île personnelle dans l’archipel d’Hawaï, avec ses fermes biologiques et sa petite armée privée….

« Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant », il nous avait pourtant prévenus, dès 1872, le petit voyant ardennais qui s’appelait Arthur Rimbaud, dans ses Illuminations.


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