Depuis 2006, les crimes antisémites sont, tant en Belgique qu’en France, le fait de musulmans radicalisés. Mais au-delà de ce constat brut, peut-on parler d’un antisémitisme musulman ? Et plus largement, quel rapport les jeunes musulmans entretiennent-ils avec les valeurs occidentales ? Une étude menée auprès des jeunes lycéens bruxellois tente de répondre à cette question.


Joël Kotek et Joël Tournemenne sont tous deux chercheurs au Centre européen d’études sur la Shoah, l’Antisémitisme, les Génocides(1). Les résultats de leur étude intitulée « Le Juif et l’Autre dans les écoles francophones bruxelloises », publiés en octobre 2020 par la Fondation Jean Jaurès, révèlent un indéniable antisémitisme parmi les lycéens musulmans, mais aussi un certain « antilibéralisme sociétal et culturel », autrement dit un positionnement nettement conservateur sur le plan des mœurs.

38 écoles secondaires francophones bruxelloises parmi les 60 tirées au sort (sur un total de 115 écoles) ont accepté de participer à cette étude ciblant les jeunes lycéens bruxellois. 1672 jeunes de 16 à 22 ans ont ainsi pu être sondés(2), ce qui constitue un échantillon représentatif de la population scolaire bruxelloise francophone. Parmi ces jeunes, 649 (39%) se réclament de l’islam, et l’immense majorité de ceux-ci (537) se disent pratiquants. 451 (26%) sont non croyants, 418 (25%) sont catholiques (dont 201 pratiquants), 13 seulement sont juifs, et 76 « autres ».

Dans cette étude, les auteurs partent du constat selon lequel l’antisémitisme est depuis 1945 en Belgique « un angle mort », que même l’attentat de 2014 contre le musée juif situé en plein cœur de Bruxelles n’a pas levé. Ainsi, l’accord régional bruxellois de gouvernement conclu en juillet 2019 n‘a pas jugé opportun de citer l’antisémitisme parmi les maux spécifiques bruxellois, à la différence de « la stigmatisation due à un discours récurrent sur la radicalisation et le terrorisme ».

Les populations musulmanes de Belgique sont en termes religieux à contre-courant de l’évolution religieuse de notre continent

De manière plus évidente encore, le lien entre islam et antisémitisme constitue un véritable impensé, auquel les auteurs avancent plusieurs facteurs explicatifs. Parmi eux, l’inclinaison « nettement à gauche » du monde des sciences sociales, qui suscite en son sein une répugnance à interroger « les préjugés d’autres populations discriminées ». Ainsi , l’antisémitisme, conformément à un logiciel politique mâtiné d’ « ethos antifasciste », ne saurait provenir que de l’extrême droite, tandis que les musulmans, dès lors qu’ils seraient les premières victimes de discriminations, seraient en quelque sorte immunisés contre le racisme et l’antisémitisme. Pourtant, comme le rappellent les auteurs, les 17 personnes assassinées depuis 2006 en France et en Belgique parce que juives ou supposées telles l’ont été par de jeunes musulmans radicalisés, comme Merah, Koulibali ou Nemmouche.

Les musulmans, premières victimes de discriminations?

L’étude permet en tout cas d’affirmer que c’est bien ainsi que l’islam est globalement perçu : 39% des non musulmans estiment que l’islam est la religion la plus persécutée, et ce chiffre monte à 65% pour les élèves musulmans sondés. Vient ensuite, quelles que soient les convictions religieuses des sondés, le judaïsme, puis le christianisme, et enfin l’athéisme.

Pourtant, rien ne vient corroborer ce sentiment. Au contraire, les statistiques montrent qu’en Belgique comme en France, depuis 2000, les actes antisémites sont proportionnellement plus fréquents que les actes antimusulmans, et ce alors que les Juifs représentent 0,23% à peine de la population belge, et les musulmans 6 à 7% (et plus de 30% de la population bruxelloise). De plus, la grande majorité des plaintes pour « islamophobie » se rapporte à des refus de port du voile, alors que les actes à caractère antisémite prennent souvent la forme d’agressions physiques.

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Quant à l’étude proprement dite, interrogeant les sondés sur le caractère de « religion de paix et d’amour » de chacun des trois monothéismes, elle met en évidence le fait que l’islam est la religion qui jouit en réalité du plus grand capital de sympathie auprès des sondés, le judaïsme bénéficiant quant à lui de l’image la plus négative, et ce toutes confessions confondues. Seuls 2% des sondés non musulmans se déclarent d’accord avec l’énoncé selon lequel « Chaque musulman est un terroriste potentiel », et la tolérance religieuse la plus large semble régner parmi les élèves bruxellois : 39% des élèves non musulmans (et 71% des élèves musulmans) souscrivent à l’affirmation « Les musulmans doivent avoir la possibilité de vivre publiquement leur foi en Belgique et ce, sans la moindre restriction » – y compris l’autorisation du voile intégral.

On semble donc loin, à la fois dans la société en général et au sein de la jeunesse francophone bruxelloise, d’une quelconque persécution attestée des musulmans en tant que tels, sauf à considérer, à l’instar du Collectif contre l’islamophobie, que l’interdiction du port de signes convictionnels est en soi une discrimination anti-musulmane. De l’aveu même de ce collectif, en effet, « dans près de 76% des cas où le genre de la victime est connu, il s’agit d’une femme (…) C’est lié au port du foulard, un signe visible d’appartenance, mais pas seulement. » 

Un antisémitisme culturel

En revanche, les préjugés antisémites sont bien présents parmi la jeunesse bruxelloise de confession musulmane. L’étude révèle ainsi que pour 17% des sondés musulmans (et 13% des lycéens sondés, toutes confessions confondues), les Juifs constituent une race, mais aussi que 21% des musulmans sondés pensent qu’on a fortement exagéré le nombre de victimes juives assassinées par les nazis, et que 28% des musulmans sondés pensent que les attentats du 11 septembre 2001 sont l’œuvre du Mossad et de la CIA. Ils sont également plus de 35% à croire que « Les Juifs contrôlent les banques et les médias avec les francs-maçons » et plus de 35% à estimer que les sionistes sont des criminels.

Ce qui amène les auteurs à conclure que de manière générale, « La prévalence antisémite est deux fois plus élevée chez les catholiques pratiquants (…) et trois fois plus élevée chez les musulmans, même non-pratiquants. ». Revenant sur une étude réalisée en 2011 par Marc Elchardus, sociologue de l’université flamande VUB, qui concluait de manière similaire, ils rappellent que « les représentations antisémites [ne sont] pas liées au faible niveau d’éducation, ni au désavantage social mais bien à la religiosité des personnes interrogées.»

L’islam, religion de paix et d’amour, mais…

L’islam est religion de paix et d’amour pour 92% des musulmans (et 63% des sondés, toutes convictions confondues) ce qui en fait la religion la plus plébiscitée, devant le catholicisme et enfin le judaïsme. Ce qui n’empêche pas 47% des catholiques de considérer que l’islam veut étendre sa religion au monde entier, opinion qui est d’ailleurs partagée (et donc confirmée) par 40% des musulmans ! De même, l’énoncé selon lequel l’islam est incompatible avec la modernité rencontre l’adhésion de 27% des catholiques pratiquants sondés, de 20% des non croyants, mais aussi, ce qui peut étonner,  de 19% des musulmans !

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Si l’on peut parfaitement comprendre que les musulmans eux-mêmes témoignent d’une affection particulière pour leur religion, y compris dans ses aspects les plus prosélytes et hostiles à la modernité, il est en revanche plus étonnant de constater une attitude similaire chez les non-musulmans. Ainsi, l’étude met en évidence l’attachement de ces derniers à une Europe plus solidaire et tolérante, sensible aux droits de l’homme et à l’altérité. Faut-il en conclure que cette sensibilité à l’altérité va, chez ces jeunes non musulmans, jusqu’à accorder à l’islam fondamentaliste et conquérant le droit de s’imposer à tous ? 

Un rejet des valeurs occidentales

Enfin, sur les questions liées à des valeurs sociales et culturelles, les élèves musulmans sondés se caractérisent par ce que les auteurs appellent un certain « antilibéralisme sociétal et culturel », conservatisme qui se révèle au travers de questions portant sur le rôle des femmes dans la société, l’homosexualité, la peine de mort, la séparation du politique et du religieux ou le rapport à la science. Ainsi, 29% des musulmans pratiquants rejettent le darwinisme, 25% refusent d’avoir un enseignant homosexuel, et 22% des musulmans considèrent devoir rompre une amitié en cas d’homosexualité, contre 3% des non-croyants. Et ils sont 38% de musulmans pratiquants à considérer que la loi religieuse est plus importante que la loi civile (pour 29% de musulmans non pratiquants, ce chiffre tombant à 19% pour les catholiques pratiquants et 8% pour les catholiques non pratiquants).

Ce constat amène les auteurs de l’étude à conclure que « les populations musulmanes de Belgique sont en termes religieux à contre-courant de l’évolution religieuse de notre continent pour être engagées dans un processus de réactivation du religieux. Face à leurs concitoyens qui sont sortis, non sans mal de l’emprise de la religion, celles-ci apparaissent porteurs d’une foi tout à la fois très traditionnelle et très affirmative. »

Il peut dès lors sembler paradoxal que, comme de nombreuses enquêtes le soulignent, les musulmans votent préférentiellement pour deux partis situés à gauche de l’échiquier politique belge francophone, le PS et le PTB. Ce qui se traduit sans doute par un phénomène de renforcement réciproque, où les partis traditionnellement considérés comme progressistes n’hésitent pas à flirter avec un tissu associatif proche des Frères musulmans très actif à Bruxelles, ou intègrent en leur sein des tenants d’un islam conservateur, voire rigoriste, au nom d’une conception de la liberté religieuse qui renforce précisément ces tendances les plus conservatrices. Tout cela, bien entendu, au nom de la liberté de conscience.

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