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Réformer le baccalauréat

Il est nécessaire de réformer le bac. Cet examen est devenu sans objet sous sa forme actuelle, dans la mesure où pour une somme exorbitante (près d’un milliard d’euros par an, compte tenu des échecs et du coût des redoublements) et des contraintes matérielles importantes il qualifie près de 90% des candidats, au terme d’un rite de passage cher payé.

Il faut imaginer un bac en deux temps :
– l’obtention systématique, sauf grave souci de santé, d’un diplôme de fin d’études, obtenu pour l’essentiel via un contrôle continu, ce qui redonnera aux enseignants un pouvoir considérable sur le suivi du travail et permettra de « reconquérir » définitivement le mois de juin ;
– une sélection automatique sur dossier à l’entrée du supérieur, ce qui est déjà le cas de 45% des formations (BTS, IUT, classes préparatoires, facs à dérogation type Paris-Dauphine — ou, avec un an de décalage, l’entrée en Médecine). Cela obligera les enseignants du supérieur à déterminer à la fois un nombre de places raisonnable dans chaque cursus, ce qui éliminera les tirages au sort et autres courses à l’échalote au moment des inscriptions, et à examiner dans le cadre de la procédure APB les dossiers que leur enverront les candidats au mois de mai — une tâche que l’informatique a grandement facilitée. Au final, l’offre globale est suffisante pour que chacun trouve une formation adaptée à ses capacités, ce qui devrait à terme diminuer notablement le taux d’échec dans le supérieur, aujourd’hui égal ou supérieur à 50% selon les filières. Ce qui devrait également inciter les élèves de lycée à travailler tout au long de l’année, voire des trois années de lycée si l’on imagine que les dossiers scolaires peuvent rassembler les appréciations de la Seconde à la Terminale, et qu’ils seront le sésame des inscriptions futures.

Formation des maîtres

Quels maîtres pour les élèves ?

Nous sommes aujourd’hui confrontés à un problème massif de recrutement. Salaires insuffisants, conditions d’exercice parfois catastrophiques, mutations douloureuses, manque de respect généralisé, rien n’incite réellement les bons étudiants à s’orienter vers les métiers du professorat.

Il faut reprendre le système à la base :

– Proposer sur concours à Bac + 1 ou Bac +2 une bourse mensuelle égale au SMIC, et l’obtention a priori de l’écrit du concours de recrutement (CAPES), en échange d’un engagement décennal à servir l’Education nationale : c’étaient les conditions des IPES (Instituts de Préparation aux Enseignements du Second degré), créés en 1957 et mis en œuvre sous De Gaulle (et supprimés en 1979) et qui ont permis le recrutement rapide des enseignants nécessaires aux enfants du baby-boom ;

– Augmenter notablement les salaires de départ : l’Europe, qui sert de référence à tant de discours creux, devrait nous inciter pour une fois à égaliser les traitements, étant entendu que les salaires des enseignants français sont au plus bas de l’échelle européenne, et que ceux des enseignants luxembourgeois ou allemands, par exemple, représentent plus du double. Sans un effort très significatif (au moins 35% de plus en commençant, pour arriver à un salaire tournant au départ autour de 2000 € nets), nous n’attirerons pas dans ce métier les étudiants capables et motivés dont nous avons besoin — libre au privé d’augmenter cette base s’il veut être réellement concurrentiel ;

– Réinventer la formation des maîtres, en limitant la formation théorique des « sciences de l’éducation » et en plaçant les nouveaux maîtres sous la tutelle amicale de praticiens confirmés. C’est dans un esprit de compagnonnage que doit être repensée la formation pratique.

– Insister sur l’acquisition de savoirs complexes : c’est en sachant à fond ce que l’on enseigne que l’on peut répondre aux questions des élèves, qui sont souvent plus complexes que leur niveau le laisserait penser. Qui sait le superflu peut donner le nécessaire.

– Les professeurs des écoles (encore que nous préférions le beau mot d’instituteur) bénéficieront d’une formation spécifique polyvalente, au sein d’instituts pensés sur le modèle de ce que furent autrefois les Ecoles Normales. Il y seront recrutés à Bac +2, le temps pour eux de déterminer s’ils ont ou non la vocation — étant entendu que ce n’est pas un métier que l’on fait « par défaut », mais par goût.

– Enfin, il est temps que les concours de recrutement portent essentiellement sur la maîtrise des disciplines à enseigner, et non sur des simulations vaines et artificielles de « mises en situation ». Ce n’est que dans un second temps que se décideront les capacités pédagogiques.

Le Supérieur

Si collège et lycée ont pour mission essentielle d’amener chacun au plus haut de ses capacités, les formations supérieures ne peuvent se donner pour objectif de faire réussir tout le monde : elles appartiennent à un niveau différent, dont l’excellence doit être le mot-clé. On ne va pas à l’université pour être médiocre, mais pour posséder à fond telle ou telle matière, telle ou telle spécialisation. Il ne s’agit pas cependant de limiter les universités à une formation à la recherche : tous les étudiants n’ont pas vocation à devenir chercheurs, à moins de s’exposer à ne jamais rien trouver. L’enseignement supérieur tout à la fois conforte la culture, initie à la recherche et forme à des métiers.

Dans un premier temps, sans doute faudra-t-il inventer une propédeutique, un sas entre le lycée et la première année, afin de mettre à niveau des élèves très malmenés par des politiques peu soucieuses de vraie formation. De telles « année zéro » existent déjà sous diverses formes. Il suffit de les généraliser. Une remontée des exigences au collège et en lycée les rendra, à terme, inutiles. Mais aujourd’hui, il est essentiel, si l’on ne veut pas envoyer 50% des étudiants dans un mur dès la première année, de mettre en place de telles remédiations.

Une rivalité — qui n’est pas même une émulation — existe en France entre les grandes écoles (et les classes préparatoires qui y amènent) et les universités. Il est temps d’y mettre fin, en généralisant les synergies qui commencent tout juste à se mettre en place, et en incitant les universités à doubler le nombre d’heures de cours sur les deux premières années, avec une obligation de présence effective, afin que chaque étudiant soit confronté à son niveau réel et ajuste ses exigences ultérieures. Des moyens doivent être consacrés particulièrement à ce niveau, et des enseignants nommés en fonction de leur polyvalence plus qu’en raison de leurs recherches. Il s’agit d’établir un sas qui sera à la fois une reprise d’élan et un niveau requis pour continuer des études supérieures — un peu sur le modèle de ce qui se fait aux Etats-Unis dans la distinction entre « college » et « university ».

Laisser les universités libres de sélectionner à l’entrée n’implique pas une valse à la hausse des droits d’inscription. L’Etat doit veiller à une égalité de traitement des établissements d’enseignement supérieur, tout en les incitant à se gérer avec rigueur. Là encore, des bourses sur concours, dès la première année, remplaceront pour l’essentiel les bourses sur critères sociaux.

Le recrutement des universitaires, actuellement mis sous la coupe de décideurs locaux ou de syndicats qui se partagent des sphères d’influence, doit absolument être repensé — peut-être via une commission permanente neutre recrutant sur une évaluation exacte des travaux et des titres, et non sur petits arrangements entre amis.

Financement

Il faut bien comprendre que les réformes que nous proposons peuvent très bien se faire à moyens constants. Il faut tout à la fois couper dans les dépenses inutiles (la réforme du Bac que nous proposons ferait par exemple économiser près d’un milliard d’euros, qui seront utilement redistribués ailleurs), supprimer les enseignements ou les occupations ludiques (les sommes engagées par les mairies dans les activités péri-scolaires de la réforme des rythmes seront utilisées autrement), et rationaliser le temps de travail des élèves et des enseignants : là encore, il faut cesser de vouloir à toute force un même traitement pour tous, alors même que l’on fait un travail différent. Enseigner dans des établissements difficiles à des élèves en perdition demande une charge intellectuelle et nerveuse qu’il faut prendre en considération, et quinze heures de cours auprès d’élèves turbulents est autrement épuisant que vingt heures auprès d’élèves moins difficiles. C’est dans cette fourchette qu’il faudra calculer les charges horaires des enseignants. L’idée du « corps unique de la maternelle à l’université » inventée à la Libération (Plan Langevin-Wallon) et régulièrement reprise par certains syndicats (SGEN et SE-UNSA) est purement idéologique, et ne correspond pas aux réalités du métier. De même, la charge de certaines formations d’excellence, visant à préparer des concours difficiles, qu’il s’agisse d’universités ou de classes préparatoires, doit être prise en compte. Enfin, il est temps d’évaluer exactement la qualité des recherches, afin de ventiler les crédits de façon rationnelle. Quel que soit son domaine d’application, la recherche pure ne peut être financée que par l’Etat, quitte à laisser l’industrie privée financer la recherche appliquée. Les universités doivent à moyen terme devenir des sociétés mixtes, avec des incitations fiscales conséquentes pour les entreprises afin qu’elles investissent dans tous les champs de la recherche et de la formation.

Conclusion

Il faut avant tout convoquer des Assises de l’Education où interviendraient enfin des enseignants, des parents, indépendants de toute structure — les vrais praticiens et usagers, ceux que l’on n’entend pas.
Tout comme il serait tout à fait fondé de lancer une commission d’enquête parlementaire qui s’interrogerait sur les conditions d’attribution par l’Education nationale d’un certain nombre de marchés publics — par exemple dans le domaine informatique.

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Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.