Opération Sentinelle, missions de l’armée, budget de la défense, renseignement et task force elyséenne : le général Dominique Trinquand fait le point sur le dispositif antiterroriste, quelques jours après l’attentat contre des militaires à Levallois-Perret


 

Daoud Boughezala. Depuis l’attaque contre les militaires à Levallois, on entend beaucoup d’experts de la chose militaire nous dire que l’opération Sentinelle est un paratonnerre qui attire la foudre. Partagez-vous ce jugement ?

Dominique Trinquand1. J’ai été le premier à employer cette expression, qu’il faut d’ailleurs comprendre dans sa véritable acception. Si je parle de paratonnerre, c’est que l’opération Sentinelle remplit sa mission si elle est attaquée puisque les civils ne sont pas attaqués. Les militaires étant entraînés et équipés pour se défendre, ils peuvent répondre à une menace terroriste, ce qui n’est naturellement pas le cas des civils. Ils remplissent donc par là une mission de protection des civils.

Autrement dit, l’opération Sentinelle n’est pas si inefficace qu’on le dit…

Pour évaluer l’opération Sentinelle, il faut considérer deux points. Premier point, la charge qu’elle représente pour les armées et la capacité des armées à supporter ces charges pendant une durée importante. Second point, l’efficacité elle-même du dispositif, qui mobilise non seulement des soldats mais aussi des forces de police et de gendarmerie déployées pour assurer les mêmes fonctions. Ces quelque 7000 militaires déployés quotidiennement représentent une charge importante pour les armées. Enfin, le rapport coût-efficacité de Sentinelle peut être amélioré car on peut s’interroger sur la nécessité d’un si grand nombre de patrouilles.

Certaines missions pourraient être déléguées au secteur privé comme le filtrage à l’entrée de certains édifices

Mais puisque la menace terroriste se veut omniprésente et difficile à localiser, comment identifier des priorités ? L’église de Saint-Etienne-du-Rouvray n’avait a priori rien d’une cible prioritaire…

L’analyse du renseignement a deux objets :

  • identifier les menaces et les protagonistes qui pourraient être amenés à commettre des attentats
  • identifier les endroits les plus susceptibles de subir des attentats.

En reliant ces informations, l’opération Sentinelle devrait s’organiser selon cette analyse, au lieu de se contenter de déployer 7000 hommes parce qu’on l’a annoncé.

Un certain nombre de choses doivent être revues à l’intérieur du dispositif. Par exemple, certaines missions pourraient être déléguées au secteur privé comme le filtrage à l’entrée de certains édifices. Autre point important, l’utilisation des réserves de l’armée, dont les missions ne sont pas bien définies. En tant qu’habitants du cru, les réservistes connaissent bien les terrains sur lesquels ils sont affectés. On devrait également renforcer la fonction territoriale de la police de manière à avoir plus de police de proximité. De manière générale, la lutte antiterroriste repose sur l’anticipation et le renseignement.

L’armée n’intervient qu’en dernier recours.

Dans ce schéma, quel rôle assigner à la gendarmerie ?

La gendarmerie a une mission complémentaire de la police, en particulier dans la couverture du territoire français. En revanche, les forces d’interventions antiterroristes pourraient être réorganisées autour du GIGN.

Quant à l’armée française, largement redéployée sur le territoire national depuis les attentats de 2015, a-t-elle vocation à accomplir des missions de police ?

Gardons à l’esprit que l’armée n’intervient qu’ultima ratio, c’est-à-dire seulement en dernier recours, aussi bien sur les inondations et feux de forêt que sur le terrorisme. Ce dernier est à la fois mondial et présent sur le territoire national. Par leur entraînement et leur armement, les armées sont les mieux à même d’intervenir à l’extérieur du territoire national et les forces de sécurité sur le territoire national. Mais cela n’exclut pas l’intervention des forces armées sur le territoire national, en renforcement quand la menace dépasse les capacités des forces de sécurité.

Les 850 millions de coupes budgétaires ne touchent pas les opérations en cours

Parmi les critiques adressées à l’actuelle politique de défense par rapport aux coupes budgétaires, on entend nombre de politiques exiger la réallocation vers l’opération Sentinelle des 850 millions d’euros coupés des budgets d’équipements. Ne mélangent-ils pas les chiffres ?  

Si. Il faut partir d’un principe de base : les fonctions régaliennes de l’Etat doivent être prioritaires. Dans les dernières déclarations du président de la République, il y a deux sujets : le budget 2017 qui doit éponger une dette de 4,5 milliards pour faire passer la France sous les 3 % de déficit budgétaire. C’est une priorité stratégique pour le président. Il considère que lorsqu’on sera passé en dessous des 3%, il pourra se retourner vers l’Europe pour lui demander de faire un effort, notamment dans l’appréciation des moyens mis par la France pour assurer la défense européenne. Il a donc demandé à tout le monde, de mettre au pot. Pour la Défense, il s’agit de 850 millions. Mais ces 850 millions ne touchent pas les opérations en cours ; la manière la plus simple d’économiser est de toucher aux équipements, ce qui est toujours dommageable. Simplement, le chef de l’Etat a promis à partir de 2018 une hausse des dépenses, pour à l’horizon 2025, avoir un budget d’environ 50 milliards alors qu’il plafonne aujourd’hui à 32,4 milliards. Ce serait une augmentation significative.

Le président considère que lorsqu’on sera passé en dessous des 3% de déficit, il pourra se retourner vers l’Europe pour lui demander de faire un effort

Au-delà de l’aspect quantitatif, on a du mal à cerner notre stratégie globale de défense. Quelle est-elle ?  

Le livre blanc du quinquennat précédent avait brossé un certain nombre d’éléments qui sont aujourd’hui totalement dépassées. Toute l’évaluation était passée à la moulinette du budget et avait été faussée après les attentats de 2015. Le nouveau président de la République a décidé non pas d’un livre blanc mais une revue stratégique dont les conclusions seront rendues au mois de décembre 2017. Il s’agit d’adapter rapidement les objectifs de la France à la menace, ce qui va permettre de définir une stratégie et d’établir une loi de programmation 2019-2025 qui sera votée avant l’été 2018. Les finances 2018 rentrent elles dans l’ancienne loi de programmation. Voilà l’articulation globale.

On doit absolument actualiser ce que doit faire la défense car, pour l’instant, on fait du bricolage !

Certes, mais pour quoi faire ?

On doit absolument actualiser ce que doit faire la défense, compte tenu des menaces actuelles car pour l’instant, on fait du bricolage ! Par exemple, selon le dernier livre blanc, les armées devaient pouvoir intervenir sur trois théâtres différents. Or, l’année dernière, elles étaient encore sur cinq théâtres différents ! Comme l’a dit le général de Villiers, lors de son audition auprès de la commission de la défense: si on doit diminuer les moyens, on devra diminuer les missions. Pour ce qui concerne l’opération Sentinelle, le président de la République a d’ailleurs demandé au général Lecointre, nouveau chef d’état-major, de lui présenter une évolution des dispositifs pour le mois d’octobre.

Afin de mieux coordonner l’analyse du risque terroriste, Emmanuel Macron a mis en place une « task force » élyséenne. Qu’en pensez-vous ?

Améliorer le système de coordination et d’exploitation du renseignement est toujours une bonne chose. Le premier effet de création de cette cellule est de marquer l’intérêt que le président porte à la lutte contre le terrorisme. Il sera intéressant de voir quelle a été l’action de cette task force sur l’affaire de Levallois. La remontée du renseignement et son exploitation ont assez bien fonctionné. L’assaillant a été arrêté, repéré et même s’il a eu le temps de faire son coup, il est aujourd’hui entre les mains de la justice (à l’hôpital car blessé). Il serait intéressant d’évaluer la valeur ajoutée de la task force dans cette opération.

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