Le meilleur d’Alain Finkielkraut dans L’Esprit de l’escalier. Ce mois-ci, néoféminisme, Ebdo et Charles Maurras sont au programme.


La mise à mal du droit et de la littérature 

La révolution #metoo se caractérise comme toutes ses devancières par l’antijuridisme.

Parce qu’il est méticuleux, parce qu’il respecte les formes, parce qu’il impose à chaque accusation l’épreuve du contradictoire, le droit suscite aujourd’hui l’impatience, l’incompréhension et même la haine. À l’époque de l’immédiateté technique et de la mobilisation politique contre la violence faite aux femmes, on n’a pas de temps à perdre avec les procédures, les coupables doivent payer tout de suite. En Amérique, il suffit déjà d’une simple dénonciation pour que des acteurs, des metteurs en scène, des chefs d’orchestre soient mis au ban. Le jugement n’attend pas la justice et il est sans appel. En France, quand deux plaintes, l’une pour viol, l’autre pour abus de faiblesse, sont déposées contre le ministre de l’Action et des Comptes publics Gérald Darmanin, les néoféministes, Mediapart, et aussi ceux qui, à droite, ne lui pardonnent pas d’avoir changé de camp, exigent sa démission sur-le-champ. À quoi bon attendre les enquêtes ? Le porc est démasqué : il doit disparaître.

La même logique est à l’œuvre dans une affaire criminelle qui a tenu la France en haleine : l’affaire Daval. Alexia Daval a été retrouvée morte non loin de chez elle, le corps à demi calciné. On a cru d’abord qu’elle avait été tuée par un rôdeur lors de son jogging matinal. Or, après trois mois de mensonges et de larmes, son mari vient d’avouer : il est le meurtrier. Les tables rondes se succèdent alors sur les chaînes d’information continue : Muriel Salmona, la psychiatre à qui l’on doit le concept de « culture du viol », brosse le portrait d’un monstre manipulateur. Mais surgit soudain une voix dissonante : l’avocat de Jonathann Daval affirme, sans excuser son client, que les rapports entre les époux étaient très tendus et que c’est elle qui se montrait violente. Cette ligne de défense fait scandale. Les néoféministes s’indignent. Bafouant la séparation des pouvoirs, la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes accuse l’avocat de salir toutes les victimes de violences conjugales. Elle requalifie sur sa lancée le meurtre d’assassinat et parle même de « féminicide » comme si, à l’instar des nazis qui éliminaient les juifs en tant que juifs, Jonathann Daval avait étranglé sa femme pour la punir d’être une femme. Imaginons une seule seconde le scénario inverse. Alexia tue Jonathann, et son avocat révèle que celui-ci avait une personnalité écrasante et se montrait parfois violent. Aussitôt, un comité de soutien se serait formé, et Josiane Balasko, invitée à la télévision par Laurent Delahousse, aurait invoqué la légitime défense. Je ne ferai pas la même chose pour Jonathann Daval : son crime est atroce. Mais il est le dénouement d’une histoire singulière. Sa femme, en effet, furieuse de n’avoir pas d’enfant en dépit de son traitement anti-infertilité, lui envoyait des SMS pour fustiger son impuissance…

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Le droit ne connaît que des cas particuliers. La révolution n’a affaire qu’à des entités. C’est pourquoi toutes les révolutions veulent se défaire du droit. « Il n’y a pas d’innocents parmi les aristocrates », disait Collot d’Herbois, et la loi du 22 prairial, la fameuse loi des suspects, donnait les coudées franches au tribunal révolutionnaire en supprimant l’instruction, en fondant l’acte d’accusation sur de simples dénonciations, en retirant à l’accusé le secours d’un avocat, en supprimant l’audition de témoins, bref : en faisant de l’audience une simple formalité. Nous ne sommes pas revenus à l’âge de la guillotine, Dieu soit loué, mais la structure mentale de la révolution actuelle est la même. La dénonciation fait le coupable, le « porc » est celui que sa victime désigne comme tel, car, selon la phrase immortelle d’Agnès Varda : « L’humiliation est toujours du côté des femmes. »

Le droit relève de ce que les Grecs appelaient la phronesis, qu’on traduit généralement par « prudence » et qui est, plus précisément, la sagesse pratique adaptée à la singularité des cas. Aujourd’hui, une nouvelle fois, l’idéologie congédie la phronesis et traite les individus comme des symboles. Le droit est donc mis à mal et, avec lui, la littérature, cette jurisprudence de la vie humaine. Dans le numéro du Nouveau Magazine littéraire consacré à « l’histoire qui se fait sous nos yeux », Sophie Rabau, enseignante-chercheuse à l’université Paris III, explique doctement que si Carmen la rebelle accepte de suivre José et renonce à se défendre, c’est qu’elle a été violée. Nausicaa surprise par Ulysse a subi un sort identique. Et notre herméneute se demande ce qu’on a bien pu faire à Célimène pour que cette veuve indépendante et joyeuse finisse par proposer à Alceste un mariage dont elle a dit sur tous les tons qu’elle ne le voulait pas. Conclusion de l’article : « Une récente campagne a appelé les victimes d’agressions sexuelles à briser le silence qui les tue une deuxième fois, je ne vois aucune raison à ce que cette saine entrepri

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Mars 2018 – #55

Article extrait du Magazine Causeur

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