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Ceuta : cherchez Israël…

Pas de preuve ? Qu’importe, nous avons déjà le coupable.


Ceuta : cherchez Israël…
Javier Bardem lors de la projection de l'épisode finale de la série "Cape Fear". New York. 21/7/2026. Steven/AFF-USA/Shutterstock/SIPA

La crise déclenchée en Espagne quand entre 80 000 et 60 000 migrants en provenance du Maroc ont envahi Ceuta a donné lieu à des délires complotistes qui y voient l’influence sournoise d’Israël. Malheureusement, les vedettes donneuses de leçons ne manquent pas pour relayer de telles sornettes.


Javier Bardem est un grand acteur, il a même reçu un Oscar. Cela ne lui confère cependant aucune compétence particulière en matière de géopolitique. On ne peut pas avoir tous les talents.

La crise migratoire de Ceuta lui a pourtant donné l’occasion de relayer des publications suggérant qu’Israël aurait quelque intérêt à l’affaiblissement de l’Espagne de Pedro Sánchez dans son bras de fer avec le Maroc. C’est la vieille mécanique du cui bono : nous ne savons pas qui a provoqué la crise, mais voyons donc à qui elle profite. Pas de preuve ? Qu’importe, nous avons déjà le coupable.

Une enquête part normalement des faits pour remonter aux auteurs et leurs complices. Le complotisme fait plutôt l’inverse : il connaît les responsables et se débrouille ensuite avec les faits. Le philosophe Pierre-André Taguieff l’a montré, le complotisme n’est pas seulement une collection de sottises, c’est une manière de mettre le monde en ordre. Ce qui est tout de même plus confortable que d’admettre qu’il est souvent désordonné, contradictoire et peuplé de gens qui ne savent pas très bien ce qu’ils font. 

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La théorie fondée sur le cui bono peut, à la rigueur, orienter une enquête mais elle ne peut pas en faire l’économie. Les fabricants d’armes profitent des guerres, c’est évident, mais est-ce qu’ils les déclenchent? Les professionnels des pompes funèbres vivent de la mort, mais personne ne les a accusés d’avoir répandu le Covid. Profiter n’est pas provoquer, c’est entendu. 

L’histoire de l’antisémitisme devrait pourtant inciter à la prudence. Léon Poliakov, puis David Nirenberg, ont expliqué comment le « Juif » avait fini par devenir cet extraordinaire personnage capable d’incarner une chose et son contraire : révolutionnaire pour les bourgeois, banquier pour les anars; cosmopolite et apatride pour émules de Maurras et trop communautariste pour les « citoyens du monde »; Rothschild le matin, Trotski le soir. Cherchez l’erreur…

D’où cette question, pas tout à fait anodine : Israël n’occupe-t-il pas aujourd’hui, dans l’imaginaire de certains de nos hérauts contemporains, la place qu’occupait autrefois ce « Juif » fantasmé ?

Épargnons-nous ici le procès convenu en sionisme béat et donnons un gage aux gens honnêtes. Non, critiquer Israël n’est pas forcément antisémite. On peut déplorer, et au-delà, les dizaines de morts civiles de la guerre à Gaza, les implantations en Cisjordanie, vouer aux gémonies Netanyahou, Smotrich et Ben-Gvir. On peut même contester l’étrange prétention qu’ont eu les Juifs à vouloir, comme les autres peuples, disposer d’eux-mêmes et à être souverains sur le territoire de leurs ancêtres plutôt qu’ailleurs. Mais lorsque Rabat et Madrid se disputent et qu’on réussit malgré tout à faire entrer Israël dans l’histoire, il y a peut-être un moment où la critique n’en est plus une. 

Et puis il y a le Mossad. Ah, le Mossad. Les services israéliens possèdent, dans l’imaginaire complotiste, des pouvoirs que leurs propres dirigeants doivent lui envier. Ils infiltrent les gouvernements, manipulent les opinions, provoquent les crises et ne laissent jamais de traces, sauf quand ils en décident. L’absence de preuve ne constitue donc plus un problème, elle devient presque rassurante : si l’on ne trouve rien, c’est que l’opération était vraiment bien montée. Pile, Israël est coupable ; face, il l’est encore. Nous ne sommes plus très loin de la théologie.

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Les Protocoles des Sages de Sion ont certes pris un sérieux coup de vieux et le « complot juif mondial » passe moins bien dans les dîners. Mais les vieux imaginaires ont cette qualité, ils savent se rhabiller. On ne parle donc plus de la main des Juifs perfides mais de celle du Mossad. Version hi-tech du fantasme, en somme. 

Le monde réel est hélas moins distrayant. Les États poursuivent leurs intérêts, les gouvernements font des erreurs, les alliances changent, les crises échappent à ceux qui les ont déclenchées. Par-dessus le marché, l’histoire doit énormément à une force dont les spécialistes des relations internationales sous-estiment parfois la puissance : la connerie humaine.

Mais là, c’est un peu frustrant. Il n’y a plus de grand marionnettiste dans l’ombre, plus de salle secrète, plus de plan général, alors on cherche Israël et, chose merveilleuse, on finit toujours par le trouver.

Javier Bardem peut donc continuer à chercher qui tire les ficelles. Après tout, c’est son métier d’essayer de croire aux scénarios qu’on lui propose.



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