Accueil Culture Dos à dos

Dos à dos

Sortie le 19 août


Dos à dos
Fjord, de Cristian Mungiu. Le Pacte

Fjord, de Cristian Mungiu, est une Palme d’or bien méritée (la deuxième du cinéaste) qui explore et assume la complexité des questions touchant la protection de l’enfance.


Et de deux ! En remportant pour la seconde fois une Palme d’or, le surdoué cinéaste roumain Cristian Mungiu est, avec son passionnant film Fjord, entré en mai dernier au Festival de Cannes dans le cercle très fermé des « bi-palmés », qui ne compte à ce jour que dix membres, dont Francis Ford Coppola, Emir Kusturica et Michael Haneke. Il y a vingt ans, Mungiu obtenait sa première palme avec son deuxième long métrage, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, l’histoire d’une étudiante qui aide son amie à avorter clandestinement dans la Roumanie des années 1980, avant la chute de la dictature communiste. Cette fois, il situe l’action de son film bien loin de son pays natal, en Norvège. Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches malgré leur éducation différente. Lorsque des enseignants découvrent des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée de la fratrie Gheorghiu, la petite communauté se demande si la cause pourrait être l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents. Débute un processus de fragmentation cauchemardesque que Mungiu observe avec la complexité et la subtilité dont il est coutumier et qui lui font éviter tout manichéisme.

A lire aussi : Une turquerie française ?

Paysages sublimes, adorables maisons norvégiennes serrées les unes contre les autres et bienveillance hospitalière à tous les étages : on se croirait d’abord dans un paradis de prospérité et d’ouverture d’esprit. Or, en un rien de temps, la politique étatique de protection de l’enfance sépare sans autre forme de procès les parents de leur progéniture, le couple devient la bête noire d’une majorité de la population locale, la justice norvégienne se met en branle avec célérité. On accuse l’éducation traditionnelle de tous les maux. Mais Mungiu refuse de prendre parti. Il filme les deux camps qui s’opposent à travers des scènes de procès qui font froid dans le dos tant on y joue parfois à front renversé : les « progressistes » se muent en procureurs totalitaires face à des « tradis » que l’on sent prêts à modérer leurs excès. On atteint même des sommets d’absurdité quand les premiers reprochent aux seconds de priver leurs enfants de téléphone portable, sans s’interroger un instant sur la nocivité de cet envahissement technologique au quotidien…

A lire aussi, du même auteur : Face à face

À Cannes, certains bons esprits « incorruptibles » ont d’ailleurs fait la moue devant cette complexité assumée et ces questionnements bienfaisants, refusant assurément de considérer, à l’inverse de Mungiu, qu’on est toujours le réac d’un autre dans certaines circonstances. Ce qui dérange profondément certains, c’est que dans sa très grande sagesse, Mungiu renvoie dos à dos les extrémistes des deux bords, lui qui est né, puis a grandi sous Ceausescu et ses délires totalitaires. Pris, sans jeu de mots, entre le marteau et l’enclume, les enfants des deux camps regardent ailleurs, sans rien renier de ce qu’ils sont, mais avec la certitude manifeste qu’un autre monde est possible. On se gardera bien de révéler ici la façon dont Mungiu termine (ou pas) son récit. Mais on lui sait gré de conserver jusqu’au bout la maîtrise d’un regard qui tranche avec les états d’âme ambiants. Il est heureux que le jury cannois, assez peu inspiré pour le reste de son palmarès, ait su distinguer le travail d’un cinéaste qui prend ses spectateurs pour des adultes et leur laisse un espace nécessaire au cinéma, celui du recul, de la réflexion et donc de l’intelligence.

Fjord, de Cristian Mungiu, sortie le 19 août.

Été 2026 - #147

Article extrait du Magazine Causeur




Article précédent Et si ce n’était pas la lutte finale ? L’UWW et moi
Article suivant Abraham, reviens !
Critique de cinéma. Il propose la rubrique "Tant qu'il y aura des films" chaque mois, dans le magazine

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération