Accueil Édition Abonné Et si ce n’était pas la lutte finale ? L’UWW et moi

Et si ce n’était pas la lutte finale ? L’UWW et moi

L'analyse géo-sportive de Gil Mihaely


Et si ce n’était pas la lutte finale ? L’UWW et moi
MARIA CEBALLOS CUENU (COL) et EDUARDA RODRIGUES BATISTA (BRA) lors des Championnats panaméricains de lutte à Coralville, Iowa, Etats-Unis. 8/5/2026. Daniel McGregor-Huyer/ZUMA/SIPA

Pourquoi s’intéresser à la lutte en tant que sport de haut niveau? La lutte est non seulement un des sports les plus anciens, mais son cas en dit long sur l’histoire des disciplines qui sont désignées « sport olympique » ou non. Chaque époque a sa propre idée de ce qui mérite cette désignation, qu’il s’agisse du breaking, du karaté ou du softball. La lutte a survécu au gré des changements géopolitiques, mais sa fédération est inquiète pour son avenir.


Après une série d’articles et d’enquêtes consacrés à l’UWW, United World Wrestling, la fédération internationale qui gouverne la lutte olympique, beaucoup me demandent pourquoi je m’intéresse autant à un sujet apparemment si éloigné des préoccupations habituelles de nos lecteurs. La première réponse est assez simple. Il est de coutume, pendant l’été, de s’éloigner un peu de la série infinie des provocations, réactions, commentaires et polémiques qui rythment l’actualité le reste de l’année, pour aller voir ailleurs et, si possible, donner à lire autre chose. Surtout que, en allant voir ailleurs, on découvre que ce n’est finalement pas si ailleurs que ça… 

Et puis il y a une seconde réponse, plus personnelle. Je ne suis pas parti à la recherche d’une affaire concernant l’UWW. Je suis arrivé à l’UWW presque par hasard, en m’intéressant à une question beaucoup plus générale : pourquoi certains sports sont-ils olympiques, pourquoi d’autres ne le sont-ils plus, et comment une discipline vieille de plusieurs millénaires peut-elle aujourd’hui craindre pour sa place aux Jeux ? C’est en essayant de répondre à cette question que j’ai commencé à m’intéresser à la lutte, puis à ceux qui la dirigent.

Tout a commencé, assez loin de l’UWW, avec les Jeux olympiques de Paris en 2024. Le breaking faisait son entrée aux Jeux, tandis que le skateboard, le surf et l’escalade, apparus à Tokyo, étaient maintenus. À l’inverse, le karaté, le baseball et le softball, présents au programme de Tokyo, disparaissaient. Le baseball et le softball devaient d’ailleurs revenir quatre ans plus tard à Los Angeles, accompagnés du cricket, du squash, du flag football et de la crosse, tandis que le breaking, lui, ne serait pas reconduit.

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Ces changements avaient suscité les inévitables polémiques. Le breaking était-il vraiment un sport ? Pourquoi le karaté, pratiqué par des millions de personnes dans le monde, pouvait-il disparaître après une seule olympiade ? Pourquoi le squash avait-il attendu si longtemps ? Derrière ces questions se cachait quelque chose de plus intéressant. Contrairement à ce que suggère l’expression « sport olympique », la liste des disciplines présentes aux Jeux n’a rien d’immuable.

Lorsque Pierre de Coubertin et les organisateurs des premiers Jeux modernes ont établi le programme d’Athènes en 1896, ils ont sélectionné des pratiques sportives contemporaines suffisamment organisées et internationalisées pour être représentées, à savoir l’athlétisme, la gymnastique, l’escrime, la natation, le cyclisme, le tir, le tennis, l’haltérophilie et la lutte. Depuis, le programme n’a cessé d’évoluer. Certains sports ont complètement disparu, comme le croquet, présent à Paris en 1900, le jeu de paume, le tir à la corde, la pelote basque ou le polo. D’autres ont connu de longues éclipses avant de revenir : le golf, olympique en 1900 et 1904, n’a retrouvé les Jeux qu’en 2016. Le rugby, présent sous sa forme à XV jusqu’en 1924, est revenu en 2016 sous la forme du rugby à sept et le tennis, écarté après 1924, a retrouvé le programme officiel en 1988. Le baseball et le softball offrent un cas plus récent encore. Retirés après Pékin 2008, revenus à Tokyo en 2021, absents de Paris 2024, ils réapparaissent à Los Angeles en 2028. L’histoire olympique est donc beaucoup moins immuable qu’elle n’en a l’air. Des sports entrent, sortent et reviennent au gré des époques et surtout des rapports de force et des choix du CIO. Et c’est là que cela devient intéressant.

À bien y regarder, certaines disciplines que nous considérons aujourd’hui comme naturellement olympiques ne le sont que parce que nous nous sommes habitués à les voir aux Jeux. Pourquoi lancer le plus loin possible une boule de métal de 7,26 kilos serait-il intrinsèquement « olympique » ? Le lancer du poids possède certes une histoire ancienne. Il descend des concours de force consistant à lancer des pierres ou des objets lourds, pratiqués notamment dans les îles Britanniques et codifiés au XIXe siècle dans le cadre de l’athlétisme moderne. Il figure dès les premiers Jeux olympiques de 1896 chez les hommes, puis à partir de 1948 chez les femmes.

Ce sport apparemment étrange possède sa propre géographie. Les États-Unis en ont longtemps été la grande puissance, remportant notamment la quasi-totalité des titres olympiques masculins jusqu’aux années 1960. Pendant la guerre froide, l’URSS et surtout l’Allemagne de l’Est en ont fait à leur tour une discipline importante de leur système sportif. Aujourd’hui, le lancer du poids conserve une forte tradition aux États-Unis, mais aussi en Europe centrale et orientale, notamment en Pologne, en République tchèque ou dans les Balkans, ainsi qu’en Nouvelle-Zélande, devenue une puissance majeure grâce notamment à Valerie Adams. Il reste pourtant, hors des Jeux et des grands championnats d’athlétisme, une discipline dont la visibilité internationale est limitée.

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C’est précisément ce qui est intéressant. Le lancer du poids nous paraît naturellement olympique moins en raison de sa popularité mondiale que de son ancienneté et de son appartenance historique à l’athlétisme, discipline fondatrice des Jeux modernes. Le breaking nous paraissait au contraire étrange parce qu’il venait d’y entrer. La frontière entre un sport « naturellement » olympique et un sport qui ne le serait pas relève donc autant de l’histoire et de l’habitude que de la popularité. C’est ainsi que je me suis intéressé à la lutte.

Le choix m’a d’abord semblé curieux. Les sports de combat sont loin d’être en déclin. Le judo possède une implantation mondiale considérable. Les arts martiaux mixtes ont connu une croissance spectaculaire. Le jiu-jitsu brésilien s’est internationalisé. Même le sumo, pourtant profondément lié à la culture japonaise et absent du programme olympique, possède une identité immédiatement reconnaissable et une audience internationale.

La lutte présente un paradoxe différent. Elle est probablement l’un des sports les plus anciens du monde. Elle figurait aux Jeux antiques et faisait déjà partie du programme d’Athènes en 1896. Il suffit pourtant de demander autour de soi le nom de trois champions olympiques de lutte pour mesurer la distance qui s’est installée entre cette histoire extraordinaire et le grand public occidental.

Cette impression doit toutefois être nuancée. La lutte ne décline pas partout. Aux États-Unis, par exemple, la lutte féminine connaît depuis quelques années une croissance spectaculaire dans les lycées et les universités. Le problème est plutôt celui de sa place dans l’écosystème olympique mondial, avec des enjeux comme la visibilité télévisuelle, la lisibilité des règles, la capacité à produire des vedettes connues au-delà du cercle des spécialistes, l’attractivité commerciale et le renouvellement géographique de son public. Et puis il y avait la géopolitique.

Une carte de la lutte mondiale ressemble assez peu à celle du tennis ou du golf. La Russie et l’ancien espace soviétique y occupent historiquement une place considérable. Le Caucase en constitue l’un des grands foyers. Les républiques d’Asie centrale ont également conservé une forte culture de la lutte. À cela s’ajoutent l’Iran, la Turquie, le Japon et les États-Unis.

Ce poids de l’ancien monde soviétique n’est pas un accident. L’URSS avait fait du sport de haut niveau un instrument de prestige international et avait construit un système extrêmement structuré de détection, d’entraînement et de professionnalisation des athlètes. La lutte s’y prêtait particulièrement bien. Elle demandait relativement peu d’infrastructures coûteuses, correspondait à des traditions de combat déjà très présentes dans le Caucase et en Asie centrale et offrait plusieurs catégories de poids, donc de nombreuses possibilités de médailles. Après 1991, l’État soviétique a disparu, mais les écoles, les entraîneurs, les traditions locales et le prestige social attaché à la lutte ont largement survécu.

La circulation internationale des lutteurs issus de cet espace a encore renforcé ce phénomène. Des athlètes formés en Russie ou dans le Caucase représentent aujourd’hui différents pays, donnant à la lutte une géographie sportive fascinante où se mêlent traditions nationales, héritage soviétique, migrations et stratégies de médailles.

Il y avait là, me semblait-il, un très beau sujet pour une série d’été consacrée aux disciplines olympiques, leur naissance, leur géographie, leurs transformations et les raisons pour lesquelles certaines prospèrent tandis que d’autres doivent continuellement défendre leur place. J’ai donc commencé à appeler des gens du milieu de la lutte. Et c’est à ce moment que le sujet a changé.

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Plusieurs de mes interlocuteurs ne voulaient pas seulement me raconter l’histoire de leur sport. Ils voulaient parler de son avenir. Derrière la fierté évidente pour une discipline parmi les plus anciennes du programme olympique revenait une inquiétude : la lutte était-elle certaine de rester olympique ?

Cette crainte possède un précédent très concret. En février 2013, le comité exécutif du CIO avait recommandé de retirer la lutte du programme des Jeux de 2020. Pour un sport présent dès Athènes en 1896, le choc fut immense. Une mobilisation internationale s’organisa, de la Russie aux États-Unis en passant par l’Iran et le Japon. La fédération internationale changea de direction. Nenad Lalović en prit la tête et la lutte entreprit rapidement de se réformer. Les règles furent modifiées pour rendre les combats plus dynamiques et compréhensibles, tandis que deux catégories masculines furent supprimées au profit de deux nouvelles catégories féminines. En septembre 2013, le CIO réintégra finalement la lutte au programme olympique.

L’épisode aurait pu être considéré comme une vieille frayeur désormais sans conséquence. Après tout, la lutte était à Paris en 2024 et elle sera à Los Angeles en 2028. L’UWW a même annoncé en février 2026 un nouveau système de qualification pour ces Jeux. Mais mes interlocuteurs raisonnaient déjà au-delà de Los Angeles.

Leur horizon était Brisbane 2032. Leur inquiétude portait moins sur une décision imminente du CIO que sur la capacité de la lutte à démontrer, année après année, qu’elle mérite sa place dans un programme olympique où les sports se livrent désormais une concurrence croissante. Le précédent de 2013 leur avait appris que l’ancienneté ne protège plus.

À leurs yeux, la question dépassait donc largement les résultats sportifs. Elle concernait la visibilité internationale de la lutte, son audience, sa capacité à attirer de nouveaux pratiquants et de nouveaux publics, son développement commercial, sa présence numérique, ses finances et, finalement, la qualité de sa gouvernance. Car pour défendre une discipline auprès du CIO, encore faut-il qu’une fédération soit capable de montrer qu’elle possède une stratégie pour les dix prochaines années.

C’est alors qu’un deuxième sujet est apparu dans les conversations, les élections de l’UWW prévues en octobre 2026. L’organisation a officiellement convoqué son Congrès ordinaire et ouvert le processus électoral au printemps.

Plusieurs interlocuteurs m’ont expliqué qu’ils attendaient de cette échéance non pas simplement une élection interne, mais une discussion sur l’avenir de la lutte olympique. Quelle stratégie pour élargir son public ? Comment améliorer son modèle économique ? Comment réduire sa dépendance à l’écosystème olympique ? Comment rendre ses compétitions plus attractives ? Comment préparer Brisbane 2032 et les Jeux suivants ?

Or certains craignaient précisément que cette discussion n’ait pas lieu et que l’élection ne débouche pas sur le changement de cap qu’ils jugeaient nécessaire.

À ce stade, je pensais encore écrire essentiellement sur la lutte, son histoire, sa géographie singulière et cette bataille permanente pour rester un sport olympique. Puis les premiers documents sont arrivés. Et le sujet a changé une deuxième fois.

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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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