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Du coton aux Afrikaners : le nouveau visage racial du travail agricole dans le Mississippi

L'explosion du nombre d’ouvriers agricoles blancs originaires d’Afrique du Sud


Du coton aux Afrikaners : le nouveau visage racial du travail agricole dans le Mississippi
Le sol fertile du Delta du Mississippi, près de Clarksdale, Mississippi, USA. 6/5/2025. Karen Focht/ZUMA/SIPA

Une bataille judiciaire au cœur du delta de l’Etat du Mississippi a récemment ravivé les tensions autour de la question raciale, du travail agricole et de l’arrivée croissante de saisonniers afrikaners aux États-Unis.


À Schlater, une petite commune rurale du comté de Leflore, dans le Mississippi, la ferme Carr Farms cultive depuis plusieurs décennies du riz et du soja. Comme beaucoup d’exploitations agricoles américaines, elle dépend d’une main-d’œuvre saisonnière importante lors des périodes de récolte. Mais depuis un an, l’exploitation de Gregory Carr est au centre d’une bataille judiciaire qui perdure. Cinq travailleurs agricoles afro-américains ont décidé d’engager des poursuites contre le propriétaire de la ferme, pour laquelle ils affirment avoir travaillé entre 2018 et 2025.

Soutenus par le Mississippi Center for Justice (MCJ) et le Southern Migrant Legal Services, ils accusent Gregory Carr de « discrimination raciale » et de « vol de salaires ». Selon leur plainte, comme le rapporte conjointement les quotidiens Daily Maverick et le New Yorker, l’agriculteur aurait volontairement favorisé des travailleurs sud-africains blancs recrutés grâce au programme américain de visas agricoles temporaires H-2A, tout en maintenant ses employés noirs à des taux de rémunérations inférieures.

Le poids d’une histoire raciale douloureuse

Le Mississippi occupe une place particulière dans l’histoire américaine. Pendant près de deux siècles, son économie agricole a reposé sur le travail forcé des esclaves africains dans les plantations de coton. Lorsque la Guerre de sécession éclate, l’État est l’un des premiers à rejoindre la Confédération. Après l’abolition officielle de l’esclavage en 1865, de nombreux Afro-américains sont restés liés aux grands propriétaires terriens à travers le système du métayage qui les maintenait souvent dans une situation de dépendance économique.

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Le delta du Mississippi, vaste région fertile située le long du fleuve, est également devenu l’un des symboles de la lutte pour les droits civiques dans les années 1950 et 1960. C’est dans cet État marqué par la poursuite de la ségrégation que le Ku Klux Klan a développé ses structures les plus violentes. Notamment avec la création en 1962 des Chevaliers Blancs, une organisation destinée à combattre la déségrégation et qui est toujours en activité. Il a fallu attendre 2020 avant que, sous pression de la mouvance Black Lives Matter, le Congrès du Mississipi accepte de retirer le drapeau sudiste qui flottait sur son dôme depuis plus d’un siècle. Aujourd’hui encore, les questions liées au travail agricole restent chargées d’une forte dimension historique. Mais depuis deux décennies, cette réalité a commencé à évoluer avec l’arrivée croissante d’ouvriers agricoles blancs originaires d’Afrique du Sud.

La montée spectaculaire des travailleurs sud-africains H-2A

Longtemps concentrés dans les Grandes Plaines américaines, les Sud-Africains blancs sont désormais de plus en plus présents dans le Sud profond, notamment dans le delta du Mississippi. Selon plusieurs études citées par la presse américaine, ils constituent aujourd’hui l’une des catégories de travailleurs H-2A connaissant la croissance la plus rapide. Elle aurait même explosé selon certains statistiques qui parlent d’une augmentation de leur nombre à plus de 1000%.

Pour les exploitants agricoles, cette main-d’œuvre présente plusieurs avantages : les travailleurs sont anglophones, expérimentés dans les métiers agricoles et souvent disponibles pour des périodes longues. Mais cette dépendance croissante soulève aussi des interrogations sur les conditions sociales et salariales des travailleurs américains.

Le programme H-2A impose toutefois des règles strictes. Avant d’embaucher un travailleur étranger, un exploitant doit prouver au département américain du Travail qu’il n’existe pas suffisamment de travailleurs américains disponibles pour occuper les postes proposés. Il doit également garantir que les travailleurs américains effectuant des tâches similaires bénéficient de conditions comparables.

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C’est justement cette obligation que les plaignants accusent Gregory Carr d’avoir violée. Selon eux, l’agriculteur aurait privilégié le recrutement de travailleurs sud-africains blancs alors que des ouvriers américains qualifiés étaient disponibles. Dans le même temps, contrairement à eux, ces travailleurs H-2A auraient bénéficié d’augmentations régulières liées au Mississippi Adverse Effect Wage Rate, un mécanisme destiné à empêcher que l’emploi de travailleurs étrangers ne tire les salaires agricoles vers le bas. Les plaignants accusent également Gregory Carr de les avoir volontairement classés comme « travailleurs indépendants » afin d’éviter certaines obligations sociales et fiscales.

D’après eux, cette pratique aurait permis à l’exploitation de contourner les protections prévues par la législation américaine. La plainte invoque notamment le Migrant and Seasonal Agricultural Worker Protection Act, qui encadre les droits des travailleurs agricoles saisonniers, ainsi que le Civil Rights Act de 1866, qui interdit toutes discriminations raciales.

Une politique de remplacement sur fond de racisme d’État ?

Le Mississippi Center for Justice affirme que cette affaire s’inscrit dans une série plus large de procédures engagées contre certaines exploitations agricoles de l’État. Depuis 2003, cette organisation spécialisée dans la justice économique et raciale a déjà engagé plusieurs actions au nom de travailleurs agricoles noirs

Carr Farms n’est pas la première exploitation du Mississippi accusée de pratiques similaires. En 2021, plusieurs travailleurs agricoles afro-américains d’un comté voisin avaient porté plainte contre Nelson-King Farms, dénonçant déjà un système dans lequel des ouvriers sud-africains auraient également bénéficié de meilleures rémunérations.

L’affaire avait déjà attiré l’attention des médias américains qui avaient enquêté sur ces possibles discriminations. Selon certains témoignages recueillis lors de précédentes procédures, des travailleurs afro-américains auraient été sciemment remplacés par des employés H-2A venus d’Afrique du Sud, encore plus aujourd’hui en raison du programme mis en place par la Maison blanche en faveur des Afrikaners.

L’administration Trump a en effet décidé de faciliter l’accueil d’Afrikaners aux États-Unis au titre du statut de réfugié, dénonçant publiquement un massacre orchestré en Afrique du Sud contre la communauté blanche du pays. Ce que dément fermement le gouvernement sud-africain qui affirme que ces crimes touchent toutes les communautés du pays sans aucun motif racial.

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En mai 2025, ils étaient à peine 150 Afrikaners à avoir été admis aux États-Unis. Ils sont aujourd’hui plus de 6000 à avoir été accueillis sur le sol américain et plus de 60 000 ont déposé des dossiers de candidatures à l’émigration. Une politique qui n’a pas été sans susciter l’enthousiasme de certains milieux suprémacistes blancs américains, qui y voient la reconnaissance politique de leur propre récit sur le génocide des Blancs en Afrique du Sud – terme repris par le Président Trump -, prolongation de leur soutien sans faille à l’ancien régime d’apartheid tombé en 1994. Concernant le H-2A, les chiffres sont encore plus parlants : ils seraient plus de 10 000 à en bénéficier actuellement.

Le procès contre Carr Farms dépasse désormais le seul cadre du Mississippi. Il cristallise plusieurs débats américains contemporains depuis que le président Donald Trump a effectué son premier mandat (2017-2021) : la persistance des inégalités raciales dans le monde agricole qui peine à trouver une main-d’œuvre locale suffisante, l’usage du travail migrant temporaire et la place grandissante des travailleurs étrangers dans une économie rurale en mutation, notamment lorsque leur embauche se base sur la couleur de peau.

Pour les défenseurs des travailleurs afro-américains, cette affaire rappelle seulement que les héritages de l’esclavage et de la ségrégation ne sont pas totalement effacés aux États-Unis et qu’elle reste persistante dans l’ancien dixieland.



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Journaliste , conférencier et historien.

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