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Les nouveaux habits du fascisme

Le fascisme revient toujours au nom du Bien et de la morale


Les nouveaux habits du fascisme

Pour comprendre le fascisme de notre époque, ou du moins les mouvements qui s’en rapprochent le plus, il faut (re)lire Umberto Eco et René Girard. Car bien que ces mouvements dénoncent Mussolini et Hitler, ils en conserve les réflexes de base : le refus du pluralisme, la recherche d’un bouc émissaire, la justification de la violence contre leurs adversaires politiques. Analyse.


Le fascisme a ceci de particulier qu’il ne se reconnaît jamais lui-même. Nous l’attendons pourtant comme on attend un fantôme du XXᵉ siècle, avec des bottes cirées, des bras tendus, des chemises noires ou brunes, des défilés martiaux. Nous guettons confusément son retour sous les aspects qu’il avait autrefois, ce qui est probablement la meilleure manière de ne pas le voir lorsqu’il revient à grandes enjambées.

Mais le fascisme ne revient pas en proclamant : « Je suis le fascisme ». Il revient toujours au nom du Bien et de la morale. Umberto Eco l’avait magistralement expliqué dans son Ur-Fascisme. Ce qui menace les démocraties n’est pas la résurrection des figures de Mussolini, d’Hitler ou de leurs copies au verbe haut et à la mâchoire féroce. C’est la réapparition d’une série de réflexes politiques : la certitude morale absolue, le refus de la nuance, la haine du pluralisme, la désignation d’un ennemi permanent, la confusion entre contradiction et trahison, le culte de l’émotion contre la raison, l’intimidation substituée au débat d’idées.

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Relisez Eco, puis ouvrez un journal. Qui cherche aujourd’hui à empêcher des conférences scientifiques ? Qui exige l’annulation de spectacles où se produisent des juifs ? Qui décide quels artistes sont fréquentables en fonction de leurs origines supposées ou de leurs positions ? Qui transforme le désaccord en faute morale ? Qui distribue les brevets de vertu et les certificats d’infamie ? Eh bien certainement pas toujours ceux que l’on nous désigne chaque matin comme les héritiers naturels du fascisme.

À Grenoble, des militants LFI se réclamant de la cause palestinienne ont interrompu la prestation de la DJ Barbara Butch – une artiste de gauche, bien sûr, et fortement engagée dans le mouvement LGBT+ et dans la lutte contre l’antisémitisme. L’épisode n’est pas seulement regrettable, il est surtout révélateur. Leur objectif n’était pas de discuter avec l’artiste, ni même de convaincre le public. Il était de la faire disparaître de l’espace public.

Le bouc émissaire, moteur de la nouvelle violence

C’est précisément là que commence la tentation totalitaire qui travaille le camp mélenchonien. On ne répond plus à une idée, on empêche celui ou celle qui la porte de parler. Là-dessus, René Girard permet de prolonger utilement la réflexion de notre historien italien. Là où Eco décrit les symptômes, Girard éclaire le moteur. Toute société traversée par des tensions cherche spontanément à les concentrer sur une victime expiatoire ; c’est le mécanisme du bouc émissaire. En désignant un responsable unique, la communauté retrouve momentanément une cohésion. La violence cesse d’être dispersée, elle se fixe sur une cible.

Nous nous plaisons à croire que les sociétés modernes auraient définitivement dépassé cette logique archaïque. Rien n’est moins certain. L’Occident contemporain accumule les culpabilités : colonisation, esclavage, impérialisme, racisme, domination économique, inégalités, crises identitaires. Chacune mérite sa propre analyse. Pourtant, dans une certaine partie de la gauche contemporaine, toutes tendent progressivement à se condenser autour d’un même objet politique : Israël. Voilà pourquoi « la Palestine » occupe aujourd’hui une place sans commune mesure avec tant d’autres tragédies humaines. Non parce que les Palestiniens seraient les seules victimes de notre temps, loin s’en faut. Les massacres de toutes sortes au Soudan, au Congo, au Yémen, en Birmanie et ailleurs, les guerres civiles oubliées, les persécutions religieuses, les millions de réfugiés à travers le monde et les dizaine de milliers de pauvres gens tués en l’espace de deux nuits, en janvier dernier, en Iran devraient suffire à disqualifier une telle idée.

La singularité est ailleurs. Elle tient au fait que leur adversaire est l’État juif. Israël n’est plus seulement jugé pour ce qu’il fait. Il est souvent sommé de répondre de ce qu’il représente. Il devient le support d’une culpabilité occidentale beaucoup plus vaste que le conflit lui-même. C’est ici que l’histoire longue rejoint l’actualité. Pendant près de deux mille ans, les sociétés européennes ont projeté sur les Juifs leurs propres angoisses. Ils furent successivement accusés d’être trop riches ou trop pauvres, trop religieux ou trop cosmopolites, trop capitalistes ou trop révolutionnaires, trop fermés ou trop influents. Les accusations changeaient sans cesse, mais leur fonction demeurait identique : donner un visage au mal. Aujourd’hui, cette vieille structure mentale semble s’être partiellement déplacée vers l’État juif. Ce n’est plus seulement le Juif qui est appelé à rendre des comptes devant la conscience universelle, c’est Israël.

Quand la Palestine devient une religion politique

Le palestinisme militant cesse alors d’être une cause parmi d’autres. Il devient une grille de lecture universelle. Tout s’y rapporte. Les universités, les festivals, les compétitions sportives, les musées, les entreprises, les élections, la politique étrangère… Comme si toute la morale du monde dépendait d’un seul conflit. Le paradoxe est saisissant. Au nom de l’antifascisme, on dresse des listes noires. Au nom de l’inclusion, on exclut. Au nom de la diversité, on réduit certaines voix au silence, au nom de la liberté d’expression, on empêche des conférences. Et au nom de la paix, on excuse parfois la violence politique lorsqu’elle vise les bons ennemis.

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Le fascisme historique exaltait la force et méprisait les victimes. Le fascisme contemporain, lui, se présente comme le défenseur exclusif des victimes, mais à une condition : que leurs bourreaux soient les bons. Car une victime sans Israël ne suscite que rarement des occupations d’universités, des boycotts culturels, des campagnes de harcèlement ou des emballements médiatiques tels que ceux qui accompagnent chaque épisode du conflit israélo-palestinien.

La victime est devenue un instrument politique. Et lorsque la compassion commence à sélectionner ses morts en fonction de l’identité de leurs assassins, elle cesse d’être une exigence morale pour devenir une idéologie. C’est peut-être là le véritable avertissement qu’avaient en commun Umberto Eco et René Girard. Le premier nous rappelait que le fascisme renaît lorsqu’une société renonce au pluralisme au profit de la certitude morale. Le second nous enseignait qu’une société qui croit retrouver son unité en désignant un coupable unique s’engage toujours sur une pente dangereuse.

Le fascisme ne revient jamais en criant : « Vive le fascisme ! » Il revient toujours en proclamant : « Nous sommes le Bien ! »



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