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Iran : d’Ormuz à l’« Ormuz de feu »

L'analyse géopolitique de Gil Mihaely


Iran : d’Ormuz à l’« Ormuz de feu »
Esmaeil Baghaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, a déclaré que des frais devraient être facturés pour les services maritimes fournis dans le détroit d'Ormuz, lors d'une conférence de presse à Téhéran le 10 août 2026. © CHINE NOUVELLE/SIPA

Pipelines saoudiens, terminal de Fujairah, mer Rouge : les routes permettant de contourner Ormuz existent, mais aucune n’offre de véritable sanctuaire. Missiles et drones permettent désormais à l’Iran et à ses alliés de menacer les hydrocarbures du Golfe bien au-delà du détroit.


Mardi 11 août, le secrétaire américain à l’Énergie Chris Wright a fait une déclaration spectaculaire. Selon lui, près de 9 millions de barils de pétrole auraient franchi chaque jour le détroit d’Ormuz au cours des sept derniers jours, en provenance du golfe Persique. À ces volumes s’ajouteraient, selon lui, 5 à 7 millions de barils par jour évacués par les oléoducs et les terminaux permettant de contourner le détroit. Au total, environ 15 millions de barils quitteraient quotidiennement la région. Dimanche 9 août, affirme Wright, le chiffre aurait dépassé 20 millions de barils, soit davantage qu’avant le début de la guerre.

Le chiffre de 9 millions doit cependant être manié avec prudence. Les données indépendantes disponibles ne permettent pas, pour l’instant, de confirmer un tel niveau. Mardi, Reuters relevait seulement six passages dans le détroit, contre une moyenne d’environ onze au cours des dix jours précédents. Ce mercredi, les données citées par Reuters font état de huit transits, contre 125 à 140 mouvements quotidiens avant la guerre.

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Cette bataille de chiffres est révélatrice. Pour Washington, la quantité de pétrole qui parvient à sortir du Golfe est devenue importante politiquement, car la stratégie américaine face à l’Iran est en train de changer de nature.

Étrangler l’Iran sans étrangler le monde ni s’étrangler soi-même

Le problème américain peut se résumer simplement. Washington cherche à exercer sur Téhéran une pression économique suffisamment forte pour limiter sa capacité à financer la guerre et contraindre ses dirigeants à changer leurs positions dans la négociation. Mais il doit y parvenir sans provoquer un choc pétrolier mondial qui plongerait les États-Unis et leurs alliés dans la crise économique et, surtout, qui se retournerait contre Donald Trump à quelques mois des élections de mi-mandat.

C’est précisément la difficulté de la stratégie d’étouffement. Sanctionner ou bloquer les exportations iraniennes est relativement simple tant que le reste du pétrole du Golfe continue de circuler. Cela devient beaucoup plus dangereux si Téhéran répond en réduisant les exportations saoudiennes, émiraties, irakiennes, koweïtiennes ou qataries.

La stratégie militaire poursuivie depuis février avait précisément rencontré cette limite. Les États-Unis disposent d’une supériorité militaire écrasante, mais le contrôle d’un détroit ne dépend pas seulement de la maîtrise de la mer. Il suppose aussi de pouvoir neutraliser les capacités installées à terre. Or, depuis ses côtes, l’Iran peut menacer la navigation avec des missiles balistiques et antinavires, des drones, des mines et des embarcations légères. Une marine côtière relativement modeste, adossée à un vaste dispositif terrestre, parvient ainsi à contester à la marine la plus puissante du monde la maîtrise effective d’un espace maritime de quelques dizaines de kilomètres de large. La supériorité militaire américaine ne se traduit donc pas automatiquement par le contrôle économique d’Ormuz.

D’où la recherche d’un nouvel équilibre. Il s’agit moins désormais de vaincre militairement l’Iran que de construire autour de lui un dispositif permettant de laisser sortir le pétrole des monarchies du Golfe tout en empêchant, autant que possible, Téhéran de bénéficier lui-même de cette circulation. Le chiffre avancé par Chris Wright doit être compris dans ce contexte. S’il était confirmé, 9 millions de barils par jour constitueraient une réussite importante.

Ce qui manque encore à Ormuz

Avant la guerre, le détroit était une autoroute énergétique. Au premier semestre 2025, environ 20,9 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers le franchissaient chaque jour, soit environ 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers et environ un quart du commerce maritime mondial de pétrole.

À la fin de 2025, le trafic demeurait voisin de ce niveau. Au quatrième trimestre, l’Energy Information Administration (EIA) évaluait les flux à 20,7 millions de barils par jour. Mais au premier trimestre 2026, avec le déclenchement de la guerre et la crise d’Ormuz, ils étaient tombés à 14,6 millions. La situation s’est ensuite encore détériorée. L’EIA estime qu’environ 5,5 millions de barils de production quotidienne du Moyen-Orient étaient encore arrêtés en juillet.

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Il faut ajouter une seconde difficulté. Tous les barils ne se valent pas. Les pays asiatiques sont particulièrement dépendants d’Ormuz. Avant la guerre, l’Arabie saoudite représentait à elle seule environ 38 % des flux de brut et condensats transitant par le détroit, tandis que la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud figuraient parmi les principales destinations. Et le problème ne concerne pas seulement le pétrole. Le Qatar, dont les méthaniers doivent eux aussi franchir Ormuz, constitue l’un des principaux fournisseurs mondiaux de gaz naturel liquéfié. Une crise durable du détroit menace donc simultanément le marché pétrolier et celui du gaz.

Le marché ne croit pas encore au retour à la normale

Le meilleur juge de la crédibilité de la communication américaine reste probablement le marché. Mercredi 12 août, le Brent évolue autour de 90 dollars le baril et le WTI américain autour de 84 dollars. Les cours ont remonté avec les nouvelles attaques contre des navires à Ormuz et à Bab el-Mandeb et l’éloignement d’un accord entre Washington et Téhéran. Ces niveaux indiquent que le marché ne croit pas à une normalisation complète d’Ormuz. Et qu’il ne croit pas non plus à un scénario apocalyptique de fermeture totale et durable du détroit. Suffisamment de pétrole sort pour éviter la panique, pas assez, et avec trop d’incertitudes, pour faire baisser la prime de risque.

Washington brûle son bas de laine

Un autre indicateur est plus préoccupant : l’état de la Strategic Petroleum Reserve américaine (SPR). Le 11 mars, Donald Trump avait autorisé la libération de 172 millions de barils de la réserve stratégique américaine dans le cadre d’une opération coordonnée de 400 millions de barils avec les autres membres de l’Agence internationale de l’énergie. Et le résultat commence à être considérable.

Au début de 2026, la SPR contenait environ 415 millions de barils. Pour la semaine achevée le 7 août, elle est tombée à environ 299 millions de barils, son niveau le plus bas depuis 1983. Et cela réduit progressivement la marge de manœuvre de Washington.

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La réserve permet à l’administration de gagner du temps. Lorsque plusieurs millions de barils disparaissent temporairement du marché mondial, Washington peut injecter du brut dans les raffineries américaines et contribuer à empêcher une envolée trop rapide des prix de l’essence. Mais plus la crise dure, plus cette assurance s’amenuise. L’administration se retrouve donc engagée dans une course contre la montre. C’est aussi ce qui explique l’importance accordée aux itinéraires de contournement d’Ormuz.

Contourner Ormuz : la fausse solution miracle

Sur une carte, le problème semble simple. L’Arabie saoudite possède deux façades maritimes. Plutôt que d’exporter son pétrole depuis le Golfe, elle peut le transporter vers la mer Rouge. Les Émirats arabes unis peuvent, de leur côté, acheminer leur brut vers Fujairah, sur le golfe d’Oman, donc à l’extérieur d’Ormuz. Ces deux routes existent déjà.

L’oléoduc saoudien Est-Ouest relie les installations pétrolières de la province orientale au terminal de Yanbu, sur la mer Rouge. Sa capacité est d’environ 5 millions de barils par jour et a été portée temporairement jusqu’à environ 7 millions. Les Émirats disposent, de leur côté, d’un oléoduc reliant leurs champs terrestres à Fujairah. L’EIA estime actuellement à environ 4,7 millions de barils par jour la capacité combinée permettant théoriquement aux deux pays de contourner Ormuz. Mais cette capacité théorique donne une image trompeuse du problème.

La première contrainte est qu’il faut pouvoir charger le pétrole à son arrivée. Agrandir un réseau de pipelines sans accroître simultanément les capacités de stockage, les terminaux et les installations de chargement ne résout pas le problème. Or, construire de nouvelles installations portuaires importantes demande plusieurs années.

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La deuxième contrainte est littéralement géopolitique. L’Arabie saoudite et les Émirats ont la chance exceptionnelle de pouvoir rejoindre une autre mer sans traverser un État voisin. Ce n’est pas le cas des autres producteurs du Golfe. Le Koweït est enfermé au fond du golfe Persique. Le Qatar l’est également. Pour contourner Ormuz par pipeline, Doha devrait nécessairement passer par le territoire saoudien ou émirati. L’Irak dispose théoriquement de davantage d’options, vers la Turquie, la Syrie, la Jordanie, Israël ou éventuellement à travers l’Arabie saoudite. Or l’histoire des grands oléoducs transfrontaliers du Moyen-Orient est peu encourageante. Les pipelines sont parmi les premières victimes des ruptures diplomatiques, des guerres, des sanctions et des changements d’alliance. Une conduite traversant plusieurs États crée moins une indépendance énergétique qu’une dépendance nouvelle du ou des pays de transit.

C’est particulièrement important pour le Qatar. Une grande partie de son GNL destiné à l’Asie et à l’Europe n’a aujourd’hui aucune alternative réaliste à Ormuz. Pour modifier cette situation, il faudrait non seulement des investissements gigantesques, mais également une transformation durable des relations politiques entre Doha, Riyad et Abou Dabi. Et même dans cette hypothèse, le problème ne serait que déplacé.

Après Ormuz, Bab el-Mandeb

Le pétrole saoudien envoyé à Yanbu échappe à Ormuz. Il n’échappe pas pour autant à l’Iran et à ses alliés. Une partie des cargaisons quittant la mer Rouge doit ensuite franchir Bab el-Mandeb pour rejoindre l’océan Indien. Or ce détroit est précisément à portée des Houthis. Mardi encore, une attaque houthie contre un cargo dans cette zone a tué quatre membres d’équipage, tandis que d’autres opérations maritimes étaient menées dans le golfe d’Oman.

La guerre de 2026 a surtout démontré que les infrastructures terrestres ne sont pas davantage sanctuarisées. L’oléoduc Est-Ouest saoudien et plusieurs installations énergétiques du royaume ont déjà été touchés durant le conflit. En avril, Riyad avait reconnu que ces attaques avaient temporairement réduit d’environ 700 000 barils par jour le débit de son pipeline Est-Ouest, avant le rétablissement de sa capacité. La guerre entre la Russie et l’Ukraine en apporte presque quotidiennement une autre démonstration. Des drones peuvent perturber une chaîne pétrolière sur des centaines de kilomètres en frappant raffineries, stations de pompage, dépôts, terminaux ou infrastructures portuaires. Déplacer le pétrole d’Ormuz vers un oléoduc terrestre ne supprime donc pas sa vulnérabilité.

La prolifération des missiles et des drones à longue portée modifie la géopolitique. Un terminal pétrolier à Fujairah, un pipeline traversant l’Arabie saoudite ou un port à Yanbu peuvent être attaqués à des centaines ou des milliers de kilomètres du territoire iranien. Et lorsque le pétrole atteint la mer Rouge, il entre dans une autre zone où les Houthis disposent à leur tour de moyens de pression. Sans parler du canal de Suez…

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C’est pourquoi il faut se méfier de l’idée selon laquelle la crise actuelle accélérerait mécaniquement la disparition stratégique du détroit. Dans cinq ans, et probablement bien au-delà, Ormuz devrait demeurer l’une des principales artères énergétiques mondiales. Mais l’enjeu est peut-être plus profond encore. Même si les monarchies du Golfe parvenaient à multiplier les voies de contournement, l’Iran pourrait conserver les moyens d’enfermer le pétrole et le gaz de la région dans une sorte d’« Ormuz de feu » beaucoup plus vaste que le détroit lui-même.

À court terme, il n’existe donc pas de véritable substitut à Ormuz. Et à moyen terme, les solutions techniques ne supprimeront pas le problème. Tant que l’Iran et ses alliés disposeront des moyens de frapper les infrastructures énergétiques du Golfe et les routes maritimes qui le relient au reste du monde, la question d’Ormuz restera moins celle d’un détroit que celle du rapport de forces régional tout entier.

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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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