Les richissimes maîtres de l’intelligence artificielle foncent tout droit vers la domination du monde. Mais un homme se dresse sur leur chemin : le pape. C’est l’humanisme chrétien tentant de freiner le néo-nietzchéisme marchand. La guerre spirituelle est déclarée. Entretien avec Jean-François Colosimo, directeur des Éditions du Cerf. Propos recueillis par Jean-Baptiste Roques.
Causeur. Vous avez écoulé près de 80 000 exemplaires de Magnifica humanitas. Vous attendiez-vous à un tel succès ?
Jean-François Colosimo. Oui, parce que l’IA est un sujet brûlant et que le pape bénéficie d’un crédit de parfaite liberté. Il ne représente aucune puissance, aucun empire, aucun lobby. Surtout, outre son évidente autorité religieuse, il se trouve à la tête d’une institution deux fois millénaire qui n’a cessé de penser le rapport entre la foi et la raison, contribuant ainsi de manière décisive à l’édification de la rationalité universelle.
Rationnelle, la religion catholique ?
Le pape s’appuie sur le premier réseau d’information et de recherche au monde qu’est Rome. Quand il s’enquiert d’une question nouvelle, comme l’IA, il commande des enquêtes auprès d’experts, constitue des panels de savants et de praticiens, consulte des consciences à l’échelle planétaire. Puis, méditant cet ensemble à l’aune de l’Évangile, il signe seul son encyclique. D’où sa valeur singulière.
Comment résumeriez-vous Magnifica humanitas ?
C’est un texte au message révolutionnaire. Le pape nous demande de reprendre le pouvoir sur l’IA. Pour l’heure, cette technologie démesurée appartient à une poignée d’affairistes américains. Une telle hyperconcentration, en soi injuste, est d’autant plus intolérable que ce milieu de la tech est toujours plus acquis à une gnose mêlant nietzschéisme digitalisé et transhumanisme financiarisé, bref une religion des forts écrasant les faibles. Ce qui est inacceptable pour Léon XIV.
Pourtant, certains milliardaires de la Silicon Valley sont des catholiques revendiqués, comme Peter Thiel, lui-même très proche du vice-président américain J. D. Vance, également catholique.
Aux États-Unis, les catholiques n’appartiennent pas historiquement à l’establishment, qui est protestant. Au départ, il s’agit d’immigrés italiens, irlandais, polonais qui ont longtemps occupé le bas de l’échelle sociale. Par souci de différenciation face au modernisme agressif du Nouveau Monde, ils ont cultivé un certain traditionalisme liturgique tout en rejoignant la majorité morale pour pouvoir s’intégrer. C’est ainsi que le catholicisme d’outre-Atlantique, originellement progressiste et démocrate, a été happé par la droitisation de l’opinion, puis par le trumpisme. Thiel et Vance sont les produits de cette confusion entre foi et identité que récuse Léon XIV. À preuve, le 1er mai, il a nommé évêque en Virginie-Occidentale Evelio Menjivar-Ayala, un ancien migrant salvadorien arrivé illégalement aux États-Unis.
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Revenons à l’IA. Vous sentez-vous, comme le pape, menacé par cette nouvelle technologie ?
Fallait-il attendre l’avènement de ChatGPT pour saisir combien la révolution numérique entraîne un risque de dématérialisation de la personne humaine et de la sphère sociale ? Ne suffisait-il pas de participer à n’importe quelle réunion de famille où tout un chacun est plongé dans la contemplation muette de son portable ? Toutefois, avec l’IA, nous sommes confrontés à la radicale nouveauté de machines présentées comme capables d’auto-apprentissage. Certes. Mais l’intelligence ne saurait se confondre avec une capacité, même abyssale, de calcul et d’imitation. Elle requiert aussi et d’abord – c’est l’un des enseignements cruciaux du christianisme – une chair, un visage et une espérance.
L’IA n’a peut-être ni chair, ni visage, ni espérance, mais elle peut nous détruire…
C’est toute l’ambivalence de la technologie. La découverte de l’atome a permis la radiothérapie de Curie et la bombe d’Hiroshima. Le pape n’est en rien un obscurantiste maudissant le progrès et il n’entend pas anathématiser une invention en soi. D’ailleurs, il a convié au lancement de Magnifica humanitas Chris Olah, cofondateur d’Anthropic, la firme qui a créé Claude et qui est persécutée par Trump pour avoir refusé de se soumettre au Pentagone. Loin d’appeler à stopper l’IA, Léon XIV nous enjoint de la faire relever, comme l’air, la terre et l’eau, de la « destination universelle des biens communs », cette catégorie de l’universel inaliénable formulée par Thomas d’Aquin au xiiie siècle et employée par Léon XIII dans son encyclique Rerum novarum qui, en 1891, a fixé la doctrine sociale de l’Église.
L’IA ne menace-t-elle pas précisément votre métier d’éditeur ?
Ses capacités de rédaction, de traduction et de formalisation sont évidentes et étonnantes. Néanmoins, on peut encore arriver à reconnaître à l’œil nu un texte produit par l’IA. Le meilleur indice, c’est la platitude.
Un jour, l’IA fera aussi bien que l’humain…
Alors nous autres éditeurs certifierons que nos livres sont des créations humaines sans pesticides informatisés, à la manière des fruits ou légumes bio.
Mais lira-t-on encore des livres ?
On peut se poser la question. Grâce à sa production et à sa diffusion mécanisées, nous avons vécu pendant deux siècles sous l’empire du livre en tant que vecteur d’émancipation. Autrement dit la démocratisation du codex, du discours ordonné, divisé en chapitres, exposé à l’aller-retour, engageant la lecture contemplative, silencieuse, au long cours et à même de former le sens critique ou imaginaire. Celle-là même qui est passée du monastère à l’université puis à l’école, à la rue et qui est en train de mourir. L’ordinateur a provoqué un retour à la logique du rouleau, et on assiste désormais dans les salons du livre à des séances de lecture à haute voix. Une sorte de victoire posthume d’Homère et des aèdes, mais sous la forme ultimement désincarnée que l’on trouve également sur les plateformes d’IA, à travers les conversations sans fin entre l’humain et le robot.
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Cela ne vous rend-il pas pessimiste ?
« Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ? » me demandent parfois mes amis russes qui souffrent de l’atroce tyrannie poutinienne. Leur réponse est pleine d’esprit : un optimiste, c’est celui qui pense que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Un pessimiste, c’est celui qui craint fort que l’optimiste ait raison.
Le meilleur des mondes que certains nous promettent, c’est l’éternité sur terre…
Quel enfer ! Je crois, comme Jacque Lacan, que si nous apprenions que nous sommes immortels, nous nous suiciderions sur-le-champ. Et que ceux qui resteraient en vie n’apporteraient rien de plus à la grande bibliothèque de la poésie.
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