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Et l’IA créa

Notre grand dossier de l’été sur l’IA


Et l’IA créa
Raphaël Doan. © Hannah Assouline

Un algorithme semble être le contraire d’un créateur. Pourtant les nouveaux modèles d’IA sont capables de résoudre des énigmes mathématiques, d’écrire des poèmes et d’éprouver des simili-émotions. Aux artistes d’apprendre à coexister avec cette force d’invention. Haut fonctionnaire diplômé de l’ENS et de l’ENA, Raphaël Doan a notamment publié Si Rome n’avait pas chuté (Passés Composés, 2023), écrit et illustré avec une intelligence artificielle.


L’intelligence artificielle n’est-elle que du savoir gelé ?

C’est ce que beaucoup prétendent en s’appuyant sur le fait, incontestable, que les modèles d’intelligence artificielle reposent sur des algorithmes statistiques entraînés à partir d’un ensemble de données préexistantes. Selon eux, par définition, un tel système ne peut aboutir qu’à des machines incapables de sortir de leurs données d’entraînement pour produire du nouveau.

La question est décisive, puisqu’une grande part des bénéfices attendus de l’intelligence artificielle repose sur sa capacité à faire de nouvelles découvertes scientifiques, à produire de nouvelles idées, voire de nouveaux contenus culturels : sans cela, ce ne serait qu’une machine à homogénéiser un peu plus le monde, et éventuellement à déprécier nos capacités cognitives. Rappelons d’abord qu’il ne faut pas surestimer la créativité des êtres humains. Après tout, ceux-ci passent aussi leur temps à remodeler et mélanger du contenu préexistant. L’Énéide de Virgile a souvent été présentée comme un collage d’une Odyssée suivie d’une Iliade. Bien sûr, ce n’est pas un plagiat de ces deux textes : Virgile y apporte sa propre interprétation, ses propres goûts, sa propre manière de voir le monde. Reste que l’Énéide n’existerait pas sans ces textes initiaux.

De même, les grands modèles de langage comme ChatGPT ou Claude ne se contentent pas de recopier à l’identique des textes préexistants. Chacun des textes qu’ils rédigent est nouveau en lui-même. Ce ne sont pas des machines à plagier. Ils ont d’ailleurs chacun leur propre style (plutôt pénible quand on se contente de leur écriture standard) et, dans leur fonctionnement interne, des phénomènes qui ressemblent à de l’introspection, voire des simili-émotions, comme l’a récemment rappelé le chercheur d’Anthropic Christopher Olah. Si l’on définit la créativité comme la simple capacité à créer un contenu qui n’existait pas auparavant, ces modèles sont créatifs. C’est même ce que certains leur reprochent sous le nom d’hallucinations : ils produisent du vraisemblable, et pas forcément du vrai.

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Bien sûr, cela ne suffit pas pour que nous les considérions comme capables d’une création utile et intéressante. Car ce qui nous intéresse dans une œuvre d’art ou dans une découverte scientifique, ce n’est pas simplement de savoir qu’elle n’a jamais été faite : c’est qu’elle nous fait voir le monde différemment, soit par le biais de l’émotion plastique ou sensorielle, soit par celui d’une meilleure compréhension des mécanismes de l’univers. Les modèles d’IA en sont-ils capables ?

Les nouvelles manières de développer les modèles tendent désormais à me faire penser que oui. Entraînés non plus seulement à prédire le mot suivant, mais à accomplir des tâches ou à surmonter des défis, par exemple en mathématiques, ils développent des capacités d’exploration beaucoup plus générales. C’est ce qui a permis à un modèle d’OpenAI de proposer une réfutation d’une conjecture célèbre du mathématicien Erdős, ce qu’aucun humain n’avait pu faire en quatre-vingts ans. La solution trouvée par le grand modèle de langage est d’autant plus intéressante qu’elle mobilise des outils venus d’un tout autre domaine des mathématiques, ce qu’un humain aurait eu d’autant plus de mal à réaliser que les chercheurs sont désormais trop spécialisés pour connaître tous les pans de leur propre science. C’est à la fois l’énorme quantité de connaissances accumulées par le modèle et sa nouvelle capacité à raisonner pour résoudre des problèmes inédits qui ont permis l’émergence de cette solution. Il est maintenant certain que des progrès similaires seront réalisés dans la plupart des autres sciences, et l’on peut se demander ce qui empêcherait qu’il en aille de même dans les disciplines créatives.

La différence, bien sûr, c’est qu’en mathématiques, la solution d’un problème ne dépend pas de sa lecture par un humain. L’intérêt du problème ou l’élégance de la solution peuvent être jugés par l’homme, mais une démonstration faite par IA, si elle est juste, ne perd pas sa valeur. Inversement, il est possible qu’une grande partie du plaisir que nous prenons à une œuvre d’art vienne de la conscience que nous avons qu’elle a été créée par un autre être humain. Si je lis un livre, peut-être ai-je en réalité plus envie de dialoguer avec son auteur que de découvrir son intrigue ou d’apprécier son style. S’il ne s’agissait que de ces deux derniers aspects, un livre entièrement écrit par IA serait tout aussi plaisant qu’un autre. Des études empiriques montrent que si la plupart des gens préfèrent à l’aveugle des poèmes écrits par IA à des poèmes écrits par de grands auteurs, leur jugement s’inverse quand on leur dit que ces textes sont écrits artificiellement. C’est une forme d’hypocrisie, mais elle est consubstantielle à notre appréciation de la création.

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Le plus probable à mon sens est que, dans un avenir proche, l’essentiel de la production artistique et culturelle intégrera de l’intelligence artificielle générative à des degrés divers, sous le contrôle de créateurs humains qui en donneront la signature et le visage. Beaucoup de films auront toujours des réalisateurs humains ; ils auront peut-être des acteurs humains et d’autres artificiels ; ils auront certainement des décors, des costumes, des retouches et des effets spéciaux réalisés par intelligence artificielle. Il en ira de même des jeux vidéo, de la production radiophonique et de la bande dessinée. Et sans doute les auteurs de littérature se serviront-ils de l’IA comme conseiller ou comme relecteur. Tout cela donnera plus de liberté aux créateurs et rapprochera le cinéaste du romancier, en ce qu’il n’aura plus aucune limite de budget ni aucune contrainte matérielle pour porter à l’écran ce qu’il souhaite y montrer.

Ces formes de création coexisteront probablement avec, d’un côté, des contenus intégralement faits main, pour les puristes du travail humain (tout comme le théâtre a subsisté à l’ère du cinéma), et de l’autre, des contenus faits sur mesure, générés de manière entièrement automatique et personnalisés par des plateformes pour chaque utilisateur, qui constitueront, eux, ce qu’on appelle aujourd’hui du slop : « bouillie » en anglais.

Été 2026 - #147

Article extrait du Magazine Causeur




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