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L’humanité, encore et toujours !

Notre grand dossier de l’été sur l’IA


L’humanité, encore et toujours !
Léon XIV, VATICAN, 25/5/2026 Stefano Spaziani

L’entrée dans l’intelligence artificielle n’est pas sans péril, prévient Léon XIV : dans Magnifica humanitas, il rappelle que la machine est un moyen, pas une fin. A l’orgueilleuse tour de Babel de la Silicone Valley, il oppose l’horizontalité de l’universel et du bien commun.


Le 15 mai 2026, le pape Léon XIV donnait à l’Église la première encyclique de son pontificat : Magnifica humanitas. Beaucoup ont voulu présenter celle-ci comme un texte « sur l’intelligence artificielle »… Après tout, ce pape n’est-il pas américain ? Quand on vient du pays de la Silicon Valley, on doit s’y connaître en intelligence artificielle !

Qu’on se rassure, Léon XIV n’a pas publié un banc d’essai des différentes plateformes d’IA. Le pape demeure le pape ! Comme ses prédécesseurs, il nous parle de notre humanité dans ce monde qui change. C’est bien le rôle d’un pape que de se placer debout face à son époque, non pour lui faire barrage, mais pour y distinguer les vérités immuables de la dignité humaine.

L’Église avait investi cette question bien avant l’élection de Léon XIV. Ainsi, dès 2020, « L’appel de Rome pour une intelligence artificielle éthique » était signé à l’initiative de l’Académie pontificale pour la vie. Des entreprises et des institutions comme IBM, Microsoft, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, l’État italien ont adhéré à ce texte. L’Église a souhaité étendre la démarche aux religions abrahamiques en 2023, puis aux cultes asiatiques à l’occasion des rencontres d’Hiroshima l’année suivante.

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Par ailleurs,  à l’occasion de la 78e Assemblée générale des Nations unies, Paul-Richard Gallagher, membre éminent de la diplomatie vaticane, déclarait : « Le Saint-Siège soutient la création d’une organisation internationale pour l’intelligence artificielle, visant à faciliter l’échange le plus complet possible d’informations scientifiques et technologiques à des fins pacifiques et pour la promotion du bien commun et du développement humain intégral. »

Le nom choisi par un pape est toujours une déclaration d’intention quant à sa mission. En optant pour Léon XIV, le cardinal Prévost entendait s’inscrire dans la succession de Léon XIII, resté dans l’histoire comme l’auteur de Rerum novarum (1891), encyclique consacrée à la condition de l’homme à l’heure de la révolution industrielle. Ainsi, dans la continuité de la doctrine sociale de l’Église, le pape rappelle deux réalités qui structurent la pensée de l’Église : la primauté de l’œuvre humaine sur la quête de profits et l’exigence de justice qui doit sous-tendre tout projet de société. D’où ses deux préoccupations : les conséquences de l’IA sur l’humain, ses implications pour la société.

En rendant toujours plus immédiat l’accès au savoir, à la résolution de problèmes complexes, l’intelligence artificielle menace ce qui constitue le propre de l’activité humaine : le discernement, la liberté de jugement, l’effort créateur et la responsabilité personnelle. Or, comme le rappelle Léon XIV, la dignité de la personne ne réside pas seulement dans le gain, la productivité ou le résultat obtenu, mais dans sa participation consciente, libre et singulière à l’œuvre commune.

Pour l’Église, le travail, intellectuel comme manuel, n’est pas une simple fonction productive, mais un lieu d’accomplissement de la personne, d’exercice de sa liberté et de contribution au bien commun. Par ailleurs, l’IA enferme l’homme dans la dépendance à la machine et pourrait lui désapprendre jusqu’à son rapport à l’autre. Enfin, par la prétention à l’objectivité, voire à l’exhaustivité, elle menace de désarmer notre esprit critique et de nous laisser à la merci de ceux qui la contrôlent.

Léon XIV rappelle que « la technologie n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ». Les seigneurs de la tech, mis en lumière par Giuliano da Empoli sont directement visés : « De petits groupes très influents peuvent orienter l’information et la consommation, conditionner les processus démocratiques et influencer les dynamiques économiques à leur avantage, en contradiction avec la justice sociale et la solidarité des peuples. » Beaucoup se sont affichés aux côtés de Donald Trump à l’occasion de sa réélection en 2024. Certains sont même des catholiques revendiqués, à l’exemple de Peter Thiel, maître à penser de J. D. Vance. Mais des catholiques bien éloignés des enseignements de l’Église, particulièrement de la notion de « destination universelle des biens », dont le Saint-Père rappelle l’importance et le sens : la propriété privée n’existe que dans le but et l’objectif de préserver et d’administrer les biens, dons de Dieu, afin qu’ils puissent mieux servir le bien commun.

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Dans Les Lumières sombres, Arnaud Miranda analyse la pensée d’un certain nombre de ces décideurs ou de ceux qui les influencent. Conjuguant élitisme réactionnaire et héritage libertarien, ils théorisent la fin de la démocratie au profit d’une aristocratie capitalisto-technologique. Citons Peter Thiel, déjà évoqué, Marc Andreessen proche de l’administration Trump et auteur d’un Techno-Optimist Manifesto, Curtis Yarvin, promoteur d’une « dictature-technocratique » ou encore du philosophe britannique Nick Land qui annonce l’avènement du post-humanisme.

La question du transhumanisme et du post-humanisme révèle, selon le pape, un projet de société dans laquelle l’Humanité a vocation à être dépassée par le tout technologique. Un vieux rêve prométhéen que celui d’un homme se dépassant et se réinventant de lui-même, sans Dieu ou plutôt par la force d’un nouveau dieu créé par l’homme.

L’Église nous invite à sortir de la léthargie dans laquelle nous plonge le confort qu’offre une certaine forme de progrès immédiat. L’Église ne condamne par l’IA, elle l’interroge et nous interroge : quelle société bâtissons-nous ? Léon XIV rappelle les mots de saint Paul aux Corinthiens : « Que chacun prenne garde à la façon dont il bâtit. » (1 Co 3, 10) Il réactualise l’alternative biblique entre l’orgueil des hommes voulant défier Dieu dans l’édification de la tour de Babel et les murs de Jérusalem rebâtis par une œuvre collective, mettant Dieu au centre de tout et basée sur la coexistence fraternelle. À nous de choisir.

Été 2026 - #147

Article extrait du Magazine Causeur




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