Sarah Zaknoun et Céline Faye.

Sarah Zaknoun et Céline Faye, les deux jeunes Françaises emprisonnées en République dominicaine viennent de retrouver la liberté. Condamnées pour un trafic de drogue – six kilos de cocaïne ont été découverts dans leurs bagages – qu’elles n’ont jamais cessé de nier, les deux jeunes filles de Besançon ont bénéficié d’une grâce accordée la veille de Noël par le président dominicain. On peut partager leur joie et trouver parfaitement délirante la façon dont leur libération est célébrée – et de cela, elles sont sans l’ombre d’un doute complètement innocentes. Même si les deux amies ont été victimes d’un complot, rien dans leur affaire ne justifie le carnaval organisé pour leur retour en France.

Qu’on ne se méprenne pas : protéger les ressortissants français et leur porter secours est l’un des devoirs de l’Etat vis-à-vis de ses citoyens. Le ministère des Affaires étrangères et l’Elysée doivent donc œuvrer pour améliorer le sort des Français emprisonnés dans des pays étrangers, aider leurs familles à garder le contact avec eux et faire les démarches nécessaires dans des langues et cultures étrangères. Il est aussi tout à fait normal de se féliciter chaque fois que la diplomatie française arrive, au bout de négociations longues et difficiles, à remplir cette mission importante. Mais ce succès qui aurait dû valoir à quelques fonctionnaires les félicitations de leurs supérieurs et faire l’objet d’une couverture médiatique minimale, a été transformée en triomphe et les deux jeunes Bisontines en héroïnes.

À leur libération, elles ont été prises en charge, non pas par un mais par deux représentants de l’Etat : Alain Joyandet, secrétaire d’Etat à la Coopération et à la Francophonie et l’ambassadeur de France. À leur arrivée à Paris, elles ont eu droit à une réception au pavillon d’honneur de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, privilège normalement réservé aux otages libérés. Les retrouvailles de Sarah et Céline avec leurs parents – couronnées par un discours d’Alain Joyandet – ont été transmises en direct et en boucle toute la matinée par toutes les chaînes d’information. Le secrétaire d’Etat leur a même promis un « avenir » : la création d’un comité « Sarah et Céline » bombardées « ambassadrices de la lutte contre la drogue ». Tant qu’on y est, pourquoi pas secrétaires d’Etat à la Coopération ?

La démesure bat son plein et l’exagération atteint de tels sommets qu’on a envie de jouer les trouble-fête. Il y a quelque chose d’embrassant dans ce spectacle, comme toujours quand l’émotion – compréhensible s’agissant des intéressées – interdit toute réflexion et même toute distinction. Il n’y a plus de différence entre Clotilde Reiss et Céline et Sarah, entre un chantage politique et un cas individuel, entre une doctorante arrêtée arbitrairement en Iran parce qu’elle est française et transformée en monnaie d’échange et deux jeunes filles condamnées (peut-être par erreur) pour trafic de drogue.

Ce festival de très mauvais goût semble ne pas déplaire au chef de l’Etat qui vient de rater une belle occasion de faire profil bas. Que la première dame de France intervienne dans ce genre de situation, admettons. Que le président lui-même passe quelques coups de fils pour accélérer les choses, pourquoi pas. Si le geste dominicain a un prix, celui-ci doit être raisonnable. On peut aussi comprendre qu’Alain Joyandet, candidat aux régionales dans le Doubs, département d’origines des deux héroïnes, ait accordé à cette affaire toute l’attention qu’elle méritait. Nos deux voyageuses sont en quelque sorte les Betancourt (Ingrid pas Liliane) du pauvre. Bien sûr, on aurait trouvé plus élégant qu’il fasse ce charmant cadeau aux familles et à ses électeurs sans l’accompagner d’un feu d’artifice de communication qui a transformé une histoire qui finit bien en campagne de RP bas de gamme. Rien ne nous a été épargné, y compris les admonestations aux pécheresses repenties et les petits couplets sur tout le mal que fait la drogue. La tentation d’en tirer le maximum de larmes a été la plus forte. Et les efforts déployés pour transformer un succès diplomatique sans grande importance en victoire majeure sont ridicules et contre-productifs. Bref, voilà exactement le genre de spectacle que l’on produit pour cacher un grand vide. Bonne année à tous.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...
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