Doubler le nombre de mosquées en France ? Autoriser dans le métro une affiche pour un concert en faveur des chrétiens d’Orient ? Imposer la neutralité religieuse dans les crèches privées ? Interdire le voile islamique à l’Université ? Réformer la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat ? De toutes parts, la question religieuse ne cesse de confronter les fondements de la société française tout en embarrassant ses dirigeants incapables, par souci électoraliste, de définir une ligne cohérente et pérenne en la matière.

A ceux d’aujourd’hui comme à ceux de demain, nous recommanderons donc la lecture des actes du colloque « Enseigner les religions : regards et apports de l’histoire » qui a réuni en mai 2012 à l’Université Laval de Québec des universitaires, des historiens et des théologiens, en provenance de différents pays. Des échanges dont François Moog, de l’Institut catholique de Paris, note dans une postface qu’ils n’auraient jamais pu avoir lieu dans le cadre de l’université française en raison, selon lui, d’un « conflit des idéologies ». Après la « sortie de la religion » énoncée par le philosophe Marcel Gauchet, les responsables de ces actes publiés aux Editions Hermann, Brigitte Caulier et Joël Molinario, respectivement Professeur à l’Université Laval et Professeur à l’Institut catholique de Paris, insistent dans une introduction sur « une nouvelle configuration du religieux » marquée par « la subjectivation », « la désinstitutionalisation » et « la recherche identitaire ». Si une première partie de l’ouvrage, à dominante historique, se consacre « aux entreprises de conversion dans le Nouveau Monde » et aux « ères de colonisation », la seconde s’intéresse plus directement à la place et aux perspectives de l’enseignement des religions dans les systèmes éducatifs contemporains. C’est-à-dire « laïcs ».

Fallait-il à ce titre – et s’en inquiéter signe autant une appartenance culturelle qu’un doute épistémologique – rassembler sous le vocable « enseignement » ce qui appartient peut-être davantage aux missions d’évangélisation et de conversion, c’est-à-dire aux transmissions de la foi entre croyants ? C’est Claude Prudhomme, de l’Université Lumière Lyon 2, qui ébauche le premier cette nécessaire distanciation en rappelant la méfiance entre « l’histoire missionnaire » et « la communauté universitaire » : la seconde reprochant « non sans raison » à la première « de subordonner ses travaux à la promotion de la cause » religieuse, celle d’une visée confessionnelle. Et de proposer, loin d’un enseignement reposant sur un « comparatisme plat » ou un « catalogue des similitudes et des différences », que toute histoire des religions s’écrive « dans une approche croisée » qui s’interroge sur « les effets de la cohabitation et de la compétition religieuse sur chaque confession » car celle-ci « investit toute l’existence individuelle et collective ».

Les « constructions identitaires », notamment la « poussée des radicalismes politico-religieux en islam » en sont, selon l’auteur, « une manifestation spectaculaire ». Il requiert même d’envisager les faits religieux à travers une histoire de « la circulation de leurs modèles », de « leurs allers et retours » et de « leurs emprunts et influences réciproques ». Une véritable contribution, selon lui, à « l’apprentissage d’un pluralisme qui implique la reconnaissance mutuelle ». Mais l’auteur n’ignore pas non plus les résistances des institutions religieuses, inquiètes des conséquences d’une collaboration méthodologique imposée par les sciences sociales en termes de « dilution de la spécificité des religions » et de contestation de leur autorité à « dire le vrai et le bon ». Claude Prudhomme affiche d’ailleurs sa perplexité sur le bilan des trente années des thèses universitaires à doubleau sceau, catholique et laïc.

Si le lecteur s’arrêtera, pour son plaisir intellectuel, sur la présentation de Philippe Martin « Enseigner par le livre vers 1780 » – rappelant implicitement cette remarque de Corneille formulée un siècle plus tôt « Publier un texte, c’est l’avilir » (1633) – il concentrera son attention sur les ultimes chapitres « Enseigner les religions à l’école dans les sociétés occidentales ». Lesquels offrent un riche foisonnement d’expériences et de précieuses réflexions sur un sujet particulièrement sensible dans l’Hexagone. Bram Mellink, de l’Université d’Amsterdam, montre dans The curious survival of dutch parochial schools, les évolutions inattendues des écoles confessionnelles aux Pays-Bas, catholiques ou protestantes, entièrement financées par l’Etat et accueillant encore en 2011 « 70% des écoliers néerlandais » : paradoxe, pour l’auteur, d’une société dont le processus de sécularisation aurait transformé jusqu’aux écoles confessionnelles elles-mêmes. Jean-Dominique Durand, de l’Université Jean Moulin Lyon 3, dresse pour sa part un descriptif des plus éclairants – mais sans en tirer les leçons – sur la variété des expériences européennes d’un enseignement de la religion. Flavio Pajer, de l’Université La Salle de Rome, s’interroge quant à lui, « et à l’exception de la France séparatiste », sur « la typologie » des rapports institutionnels entre chaque Etat et « son » Eglise ainsi que sur les orientations européennes en explorant deux documents majeurs : le Toledo Guiding Principles on Teaching about Religions and Beliefs in Publics Schools (OSCE, 2007) et Le Livre Blanc sur le dialogue interculturel (Conseil de l’Europe, 2008). Une des contributions les plus passionnantes reste néanmoins celle de Mireille Estivalèzes, de l’Université de Montréal, intitulée « La place de la culture religieuse à l’école québécoise : tendances récentes ». Un texte qui rejoint dans ses finalités concrètes celui de Claude Prudhomme. L’auteur y évoque le Programme commun d’éthique et de culture religieuse (ECR) qui propose une « approche socioculturelle » de la religion au moyen de « l’étude des différentes expressions du religieux et d’une maîtrise graduelle de la pratique du dialogue argumenté ». Et d’expliciter : la culture religieuse est appréhendée comme une « compétence qui permet de décoder et de comprendre », selon une approche culturelle, « les signes et les expressions du religieux dans leur environnement » et ce, en « privilégiant la culture québécoise ». Refus net de l’approche historique au profit d’un décryptage phénoménologique. Ce qui n’empêche pas Corinne Bonafoux, de l’Université de Savoie, de soulever in fine cet « impensé dans le système éducatif français qui présuppose que l’élève déduit des valeurs de connaissances et passe de valeurs à des comportements ». Une articulation à questionner car les enseignements reçus à l’école n’auraient pas, selon l’auteur, toute l’influence escomptée sur le comportement de l’adulte. La pédagogie éducative et scolaire par la Charte de la laïcité serait-elle déjà vouée à l’échec ?

Enseigner les religions, regards et apports de l’histoire (Sous la direction de Brigitte Caulier et Joël Molinario), Editions Hermann, Coll. « Religions, Cultures et Sociétés », avril 2015.

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