Il faut croire que le leurre des « rythmes scolaires » a fort bien fonctionné pour que si peu s’alarment de la conception de la laïcité véhiculée par le projet de loi Peillon. Le tout récent « Rapport sur l’enseignement laïque de la morale », commandé par le ministre à un aréopage d’« experts », chargés de préciser le contenu et les modalités de mise en œuvre de l’article 28 de la loi, ne comporte malheureusement rien de rassurant.
Commençons par la loi et son article 28, dont le vocabulaire résonne agréablement à des oreilles kantiennes, nostalgiques d’une refondation style « IIIe République » de l’école. Il y est en effet question de  « respect » et de « personne » : « L’école, notamment grâce à un enseignement moral et civique, fait acquérir aux élèves le respect de la personne, de ses origines et de ses différences, de l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que la laïcité. »[1. Article 28 du projet de loi Peillon sur la refondation de l’école républicaine.]
Tout lecteur à l’oreille républicaine devrait ici sursauter : que veut dire « respecter les origines et les différences de la personne » ?  Ici, la référence implicite à Kant est purement formelle, car si le respect kantien s’adresse effectivement bien à la personne, il ne s’agit certainement pas de la personne définie par « ses origines et ses différences », mais de la personne morale, c’est-à-dire de la capacité en chacun d’agir librement selon la Raison. Le texte confond la personne et l’individu défini par ses caractéristiques empiriques, par son identité. Du coup c’est aussi le concept central de respect chez Kant qui est trahi. Car pour le philosophe de Königsberg, c’est la Raison en nous et dans les autres qui est respectable. Les origines et les différences de l’individu n’ont en elles-mêmes rien de respectable, elles sont, c’est tout. On peut certes les admirer ou les envier, les désirer, mais cela est un tout autre problème, qui renvoie au désir de reconnaissance et d’identification de l’individu, non au respect de la personne morale.
En une seule phrase, l’article 28, intitulé : « L’Enseignement moral et civique », assimile en outre deux principes antinomiques qui fondent deux politiques contradictoires : la reconnaissance de l’individu défini par son identité, qui fonde la politique de la reconnaissance chère à Charles Taylor,  et le respect de la personne  morale définie par sa liberté, qui fonde la politique républicaine de la laïcité. On comprend alors que l’opération « morale laïque » n’a pas seulement été montée pour détourner les républicains du caractère indigeste du reste du projet mais qu’elle consiste aussi à les berner.
Dans cette perspective, le rapport remis au ministre chargé de préciser l’article 28 de la loi apparaît comme un chef d’œuvre de jésuitisme et d’ambiguïté. Il faut le lire autant pour ce qu’il tait que pour ce qu’il dit. Nous nous en tiendrons à l’analyse de la partie 2, chargée de définir « Les principes et les orientations d’un enseignement laïque de la morale ». Passons sur l’objectif de cet enseignement de la morale, passablement idéaliste : « faire communauté »[2. Rapport sur l’enseignement laïc de la morale, p.23. Toutes les citations suivantes proviennent de cette même source.]. Il apparaît que la refondation républicaine de l’école n’est pas tant la refondation de l’école par la République que la refondation de la République par l’école ! Pauvre école ! Déjà écrasée depuis trente ans par le nombre des missions « éducatives » dont on l’affuble, voilà qu’elle doit maintenant refonder la République en fabriquant du « commun »… Mais quel commun se voit-elle chargée de fabriquer par le rapport ? S’agit-il du commun de la Raison ? S’agit-il de recentrer l’école sur sa mission d’instruction pour développer une Raison sur laquelle les élèves pourront s’appuyer demain en tant que sujets moraux et responsables ? C’est malheureusement une toute autre idée du commun qui transparaît à travers ce rapport. Ce qu’il affirme comme étant commun n’est pas la Raison, mais le fait que nous n’avons justement rien en commun :
« Le principe et le fait du pluralisme doivent être respectés ». Le rapport se fait extrêmement pudique sur la nature de ce pluralisme, pourtant il apparaît rapidement à qui sait lire, et surtout entendre, qu’il s’agit du pluralisme des valeurs et des identités, celui-là même qui est défini comme nous l’avons vu dans l’article 28.
Il ne s’agit pas pour l’école de mettre hors de son domaine la relativité des opinions morales. Il ne s’agit pas d’exercer une neutralité bienveillante, en séparant le domaine de l’instruction du domaine des opinions, dans lesquelles le maître n’a pas à entrer, même s’il peut en exposer la diversité tout en renvoyant leur discussion à l’espace familial ou à l’espace public. Non, il s’agit de pousser l’élève à devenir le champ de la contradiction des opinions, la violence ne provenant pas de l’affrontement de celles-ci, mais de celui qui n’a pas appris à aimer la contradiction pour elle-même : « Le manque d’empathie, l’indifférence aux autres, le mépris, l’absence de considération du point de vue de l’autre ou l’habitude de voir l’autre comme un ennemi, un concurrent ou un objet sont au cœur de la violence, une violence qui peut être tout à fait ordinaire. ».
Comment ne pas voir au contraire que la véritable violence vient du refus de reconnaître le caractère irréductible de l’antagonisme de certaines opinions ? Nier cet antagonisme en demandant à l’élève de partager l’opinion adverse, d’éprouver pour elle de l’« empathie », c’est le pousser à se réfugier dans un relativisme le rendant indifférent à toute forme d’opinion, ou à sombrer dans une forme de schizophrénie préparant une réaction et une réaffirmation identitaire catastrophique.
Cette « alterophilie » prônée et pratiquée par l’éducation nationale n’est pas une nouveauté, ce qui est nouveau est qu’on ose la rebaptiser « morale laïque ». Le principe appelé à refonder la laïcité n’est donc pas le respect d’une Raison universelle, fût-elle en construction par-delà la relativité des cultures, fût-elle limitée aussi dans le champ de sa juridiction, mais le respect des identités définies par leurs origines et leurs différences, le respect des identités culturelles, comme le confirme le rapport dans la lignée de l’article 28 : « C’est l’idée qu’il est impossible à l’individu d’effacer le temps et la succession des générations, d’ignorer son histoire personnelle et plus globalement la culture dont il est imbibé (…). ».
Curieuse refondation républicaine qui enferme l’individu dans une identité culturelle que le professeur devra « respecter ». Si l’on voulait rendre aux enseignants la tâche encore plus difficile qu’elle ne l’est déjà, on ne s’y prendrait pas autrement ! Comment le professeur d’histoire ou de biologie pourront-ils transmettre, non seulement des connaissances, mais l’exigence d’une méthode qui implique justement de mettre à distance et de neutraliser tout préjugé culturel ou lié à l’ « histoire personnelle » ? D’ailleurs, plus loin, le rapport nous avertit que l’enseignant devra prendre garde à ne pas blesser cette identité culturelle : « (…) transmettre sans imposer, sans faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles, avoir constamment à l’esprit le souci du commun, de l’intérêt général afin de ne pas heurter les intérêts privés. ».
Curieuse refondation de l’école républicaine qui conçoit le bien commun comme effacement devant les intérêts privés ou simple respect de la coexistence de ceux-ci ! Une telle conception du « bien commun » exige-t-elle aussi que l’instruction scientifique transmise par l’école veille à ne pas « faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles » ?
Le multiculturalisme est la doctrine qui consiste à transformer un simple fait – la coexistence et le pluralisme d’identités culturelles diverses – en principe ou valeur. C’est cette doctrine que le rapport entérine en la rebaptisant « enseignement laïque de la morale ».
Il est vrai que le multiculturalisme était déjà la doctrine et la pratique officieuse de l’école mais – surmoi républicain oblige – il ne pouvait en devenir la doctrine officielle. Et si la refondation de l’école républicaine n’était en réalité que la dernière étape de sa déconstruction, nos socialistes étant depuis longtemps passés maîtres dans l’art de faire du vrai un moment du faux ?

*Photo : tsweden.

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