Philippe de Champaigne, Le sermon sur la montagne.

Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des cieux est à eux (Mt 5, 10). Le croyant ne saurait l’oublier : la tourmente dans laquelle est plongée l’Église se rapporte à une béatitude, et même à la dernière béatitude.

Bien sûr, les crimes perpétrés par des prêtres ne peuvent que susciter l’épouvante. Benoît XVI l’a souligné dans une parole terrible qui ne fut malheureusement pas assez répercutée : « Il faut agir avec urgence pour affronter ces facteurs qui ont eu des conséquences si tragiques pour les vies des victimes et de leurs familles, et qui ont assombri la lumière de l’Évangile à un degré que pas même des siècles de persécution ne sont parvenus à atteindre » (Lettre aux catholiques d’Irlande, n. 4). Nous devons donc nous lamenter de nos péchés, car quand les chrétiens ne luttent pas contre les ténèbres, ils deviennent ses pires complices, et tombent plus bas qu’un tortionnaire païen. Cependant, selon l’étonnante parole du sermon sur la montagne, nous devons aussi nous réjouir de la persécution, car elle n’est pas un obstacle, mais l’espace même où peut se déployer la radicalité du témoignage, c’est-à-dire l’occasion d’une charité surnaturelle à l’égard du persécuteur.

Dans ce qui suit, je voudrais relever sept autres motifs de réjouissance au milieu même du lynchage médiatique :

1. Les médias les plus antipapistes se font malgré eux les apologistes de la foi. Qu’ils soient forcés de déformer les faits, qu’ils s’acharnent à tronquer et à truquer l’information pour attaquer le Pape et salir l’ensemble du clergé, est la preuve qu’ils n’ont pas grand chose à leur reprocher en vérité. Si l’on était dans une controverse lucide et rationnelle, leurs attaques pourraient porter. Mais l’irrationalité de leur réaction joue en leur défaveur et fournit à l’esprit raisonnable des motifs de croire à la vérité du magistère pontifical.

2. Après tout, lorsque parle le pape, l’incroyant ne devrait pas s’inquiéter. Il devrait se dire que cela ne concerne que les catholiques, piégés dans l’obscurantisme et la rigidité. Or, au contraire, le voilà qui tremble, s’énerve et ne décolère pas, comme si la voix du Saint-Père le touchait personnellement. D’une telle réaction, un observateur extérieur peut le déduire sans difficulté : cet incroyant n’est pas si incroyant que cela ; on dirait même qu’il a l’instinct du magistère, de la paternité spirituelle du souverain pontife, de son rôle de témoin universel.

3. Que les violences subies par les enfants nous apparaissent si graves, comment ne pas y reconnaître l’empreinte de l’Évangile ? Dans de nombreuses sociétés, l’enfant apparaît comme un être imparfait, sans intérêt majeur, que l’on peut soumettre au travail et dont on peut même abuser. Mais le Christ a cette parole renversante (et il a fallu des siècles de chrétienté, jusqu’à François de Sales et Don Bosco pour en tirer les conséquences) : Si vous ne devenez comme les enfants, vous n’entrerez pas dans la Royaume des Cieux (Mt 18, 3). L’enfant n’est plus seulement un être imparfait, il est aussi le symbole par excellence de la perfection de la vie spirituelle. De là le respect et l’attention profonde dont il doit bénéficier de la part des adultes. En étant scandalisés par la mal-nommée « pédophilie », les médias prouvent qu’ils sont encore sous la bienheureuse influence de la chrétienté.

4. Et s’ils se scandalisent spécialement que de tels abus soient commis par des prêtres, c’est qu’ils ont en outre l’instinct de la dignité spéciale du sacerdoce. Leurs attaques sont ainsi une contribution involontaire à l’année sacerdotale, et un hommage rendu à la très haute vocation de pureté du prêtre.

5. Qu’est-ce qui favorise aujourd’hui la pente à abuser des enfants ? Le paternalisme ? Non, mais bien une logique de société horizontale, où le sens de la paternité s’estompe, où la hiérarchie des générations est méconnue. Telle est la logique du « contrat social », où la société n’est pas un fait naturel fondé sur la famille, mais un contrat passé par de purs individus, sans appartenance, ni sexe, ni filiation. Tout le monde y paraît au même niveau. Pourquoi dès lors la relation sexuelle de l’adulte et de l’enfant ne serait-elle pas possible ? Le contractualiste répondra : parce que l’enfant n’est pas capable de consentement. Soit ! Mais c’est alors la preuve que la société ne se fonde pas seulement sur le consentement individuel : elle se fonde aussi sur la famille naturelle. Par conséquent, pour sortir de cette impasse, l’enjeu est de restaurer le sens de la paternité, – à partir de la paternité divine jusqu’à la paternité humaine, en passant par la paternité spirituelle du prêtre. L’existence même d’un « Saint Père » marque l’exigence d’un amour radical et vertical pour les enfants, qui interdit tous les abus de l’horizontalité.

6. Comme l’a si bien montré Julián Carrón dans sa lettre à La Repubblica, derrière le scandale et l’effroi, il y a le besoin de justice, et d’une justice infinie. Or une telle justice ne saurait se réduire à un lynchage des coupables et une déploration des victimes. Elle doit ouvrir un avenir de communion et de bonheur, et donc ne pas s’enfoncer dans une posture négative de vengeance ou de remords : une pseudo-justice expéditive et stérile, au lieu de faire refleurir la vie, nous rendrait complices de la destruction. On peut bien punir les coupables, mais à quoi bon, si la vie n’a aucun sens ? La vraie justice ne peut être qu’ordonnée à l’espérance. Il faut condamner les abus sexuels perpétrés sur les enfants, mais si l’on rejette en même temps ceux qui sont auprès d’eux les témoins de l’espérance et de la réconciliation, alors on commet soi-même, sur ces mêmes enfants, un abus spirituel. On les livre à un monde consumériste, sans rédemption ni avenir. Pour cet abus-là, pour cet insidieux massacre des âmes, il faudra bien un jour que nous soyons jugés.

7. La papauté n’est pas une institution humaine. C’est un article de foi, parce que c’est une conséquence ultime de l’Incarnation. Le Verbe s’est fait chair : il convient donc que les croyants ne se rassemblent pas seulement autour d’une série de dogmes, mais encore autour d’un visage, d’une personne ancrée dans leur histoire, image du Christ au milieu de ses apôtres. Sans ce mystère de vicariance, le christianisme tend à se désincarner et se couler dans le vague du spiritualisme. Mais il y a encore autre chose : en se faisant chair, le Verbe est devenu capable de prendre sur lui les souffrances des hommes. Il en va de même avec la papauté : on ne peut pas blesser ni tuer les articles de la foi ; on peut les blesser et les tuer dans le pape. Cette vulnérabilité est nécessaire pour manifester que le christianisme ne se ramène pas à l’intelligibilité anonyme d’un système moral, mais qu’il jaillit d’une rencontre libre et dramatique avec une Personne. Ainsi les attaques que subit Benoît XVI ne font que mieux le conformer au Christ, et permettent au croyant de l’admirer encore plus comme son Vicaire inespéré.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Fabrice Hadjadj
est philosophe et écrivain. Dernier livre paru : Qu'est-ce est philosophe et écrivain. Dernier livre paru : Qu'est-ce qu'une famille ? Salvator, 2014.
Lire la suite