Hassan Rohani. Sipa : AP21863305_000034.

Vincent Eiffling est doctorant et chercheur au Centre d’Etude des Crises et des Conflits Internationaux (CECRI) de l’Université Catholique de Louvain.

Daoud Boughezala. Les dernières élections au Majles (Parlement iranien) et à l’Assemblée des experts ont vu la percée de l’alliance des réformateurs avec les « conservateurs modérés » proches du Président Rohani qui ont raflé presque tous les sièges à Téhéran. Leur succès cache-t-elle la mainmise des plus radicaux sur le reste du pays ?

Aucune majorité claire n’est ressortie de ces élections. Oui, les modérés et les réformateurs se sont renforcés mais ils sont loin de dominer le Majles. Autrement dit, le Président Rohani voit l’influence de ses partisans se renforcer mais il est loin d’avoir les mains libres. Qui plus est, les partis politiques en Iran sont avant tout des grandes machineries à des fins électoralistes. Cela signifie qu’il n’y a pas de discipline de parti et que les majorités au Majles sont négociées au cas par cas, entre les individus, et non avec les partis. Dans ce contexte de négociations perpétuelles, le Président Rohani doit tenir compte des intérêts individuels des différentes personnalités qui le soutiennent, ce qui complique ostensiblement sa tâche dans la mesure où la scène politique iranienne est très éclatée. De même, en y regardant de plus près, on remarque clairement que les candidats ayant été autorisés à se présenter aux dernières élections et se présentant comme des soutiens du Président en poste sont avant tout des modérés et non des vrais réformateurs. Ces derniers ont vu leurs candidatures recalées par le Conseil des gardiens ; institution conservatrice à la solde des intérêts du Guide suprême. Autrement dit, le débat et la pluralité politique existent bel et bien en Iran mais dans les limites tolérées par le Guide. Or il apparaît clairement que ce dernier a choisi d’écarter les éléments les plus perturbateurs pour la stabilité du régime.

On comprend l’effroi du Guide face aux aspirations démocratiques de la jeunesse urbaine, laquelle avait massivement voté pour Moussavi en 2009 et s’était mobilisé contre la fraude électorale, essuyant une répression sanglante. Quelques années plus tard, les mêmes couches semblent avoir misé sur le Président Rohani. Sa stratégie des petits pas assure-t-elle la pérennité de la République islamique ?

Rohani est la soupape de sécurité idéale pour le régime en vue de garantir la pérennité de ce dernier. Il répond à une infime partie des aspirations de la jeunesse, ce qui alimente l’espoir d’une évolution interne du régime, sans révolution et donc sans profusion de sang. Or tant que cet espoir existe, les Iraniens ne s’aventurent pas dans les rues pour manifester et le régime voit sa pérennité garantie. Cela dit, il convient de bien garder à l’esprit que Rohani est un membre de ce régime, qu’il est un modéré et non un vrai réformateur. Autrement dit, ce n’est absolument pas dans ses objectifs de modifier la nature profonde du régime. Au mieux, il se montre plus libéral que les conservateurs sur certaines questions de société comme les droits des femmes et il apparaît plus pragmatique dans certains domaines de la politique étrangère. Mais cela s’arrête là. Quand Rohani parle d’ouverture de l’Iran, il parle d’ouverture économique et non d’ouverture culturelle. Sa stratégie consiste à adapter autant que faire se peut le régime aux aspirations sociétales sans pour autant remettre en cause le régime lui-même.

D’ailleurs, l’élection de Rafsandjani et Rohani au sein de l’Assemblée des experts chargée de désigner le futur Guide en cas de décès de Khamenei illustre la montée en puissance du courant « pragmatique » des caciques du régime. Ce phénomène annonce-t-elle une inflexion à moyen terme de la politique étrangère iranienne, moins anti-américaine et antisaoudienne ?

Rien ne permet de l’affirmer dans l’immédiat, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, la rhétorique anti-occidentale fait partie de l’identité politique de la République islamique d’Iran. Or, la grande crainte des partisans du régime est de voir celui-ci s’effondrer s’il abandonnait son identité. Les discours hostiles aux Etats-Unis ne sont pas près de disparaître. L’Iran continuera de se positionner comme un Etat prônant la résistance à l’égard de l’Occident et de ses « puissances de l’arrogance » pour reprendre les termes de la rhétorique officielle. Cela dit, dans la pratique, les autorités iraniennes savant se montrer très pragmatiques, il ne faut pas exclure une collaboration tacite et ponctuelle entre l’Iran et les puissances occidentales en cas de convergence d’intérêts. Mais l’Iran continuera à privilégier son objectif premier qui consiste à s’affirmer comme la principale puissance régionale du Moyen-Orient. Cela ne peut qu’alimenter les tensions avec l’Arabie saoudite et avec l’Occident à moins que ce dernier ne change son fusil d’épaule et appuie la recherche de ce statut par l’Iran. Dans ce dernier cas, les puissances occidentales devraient revoir la nature de leur relation avec l’Arabie saoudite.

Ryad vient justement de relancer la guerre tous azimuts contre les intérêts iraniens au Moyen-Orient (opération militaire anti-Houthis au Yémen, boycott du Liban dominé par le Hezbollah, menace d’intervention armée en Syrie…). Par la montée aux extrêmes qu’elle engendre, la guerre sunnites/chiites fait-elle à la fois le lit de l’Etat islamique et de la République islamique d’Iran ?

Dans la mesure où cette rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite s’avère perturbatrice à l’échelle régionale, elle fait bien le lit de l’Etat islamique qui se nourrit du chaos engendré par cette instabilité. Les initiatives saoudiennes de ces derniers mois ont surtout pour objectif de nuire aux intérêts de Téhéran et de retarder le regain de puissance de l’Iran inhérent à la levée des sanctions dans le cadre de l’accord sur le nucléaire. Ce faisant, Ryad maintient Téhéran occupé sur d’autres fronts que celui de la Syrie, ce qui profite à l’Etat islamique contre lequel Téhéran est en guerre ouverte. Ce qui est intéressant, c’est de noter que la diplomatie iranienne dénonce ces initiatives saoudiennes auprès des Occidentaux, pointant du doigt le caractère belliqueux de la politique étrangère de Ryad. En agissant de la sorte, Téhéran espère décrédibiliser son rival sunnite et se présenter comme « la » puissance régionale responsable auprès de l’Occident et ainsi contribuer à remettre en cause la nature de la relation entre l’Arabie saoudite et les puissances occidentales.

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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