Les Profs (2014).

La France est la première nation dans l’histoire à avoir été gouvernée, dès 1789, par une utopie scientiste. La Révolution française est liée à ses filleules dans le monde par un filet de sang. Elle-même a commencé par en verser, chez elle, de quoi remplir une mer. Mais, sur le plan historique, elle a surtout injecté dans les esprits l’obsession de l’égalité, la dictature de la Raison et la dynamique du progrès permanent.

Depuis lors, de Directoire en Empire, d’Empire en Restauration, de Restauration en Empire bis et en République (tomes II-V), la destinée française a sans cesse oscillé entre les folies utopiques — la déraison de la Raison — et leurs contre-feux ancrés dans un bon sens conservateur, catholique et terrien. Cette oscillation a coûté très cher en vies humaines : les Français sont, avec les Russes, le peuple qui aura eu le moins pitié de lui-même. Mais ces deux siècles d’histoire tragique ont façonné le visage même de la Modernité. Et ils ont produit une nation divisée, mais passionnante, généreuse et éprise de liberté.

Certains signes donnent à penser que nous risquons de voir bientôt l’ultime épisode de cette lutte intestine. L’issue pourrait être l’aboutissement du projet même de la Révolution : l’abolition de la vieille humanité esclave, pétrie de superstitions et de préjugés, au profit d’un « homme nouveau » libéré de toutes ces entraves. À ce détail près que cette créature, au vu des circonstances de sa gestation, ne ressemblera guère à ce que les philosophes du XVIIIe siècle avaient imaginé. Elle sera à l’idéal des Lumières ce qu’est un Minion en pâte à modeler à l’Apollon du Belvédère. La métamorphose que prônaient les philosophes passait par la culture, le savoir et la raison. Celle que leurs descendants ont effectivement mise en place repose sur l’inculture, l’ignorance et la dérive émotionnelle. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elle ne produise pas de résultats.

La culture vraie ne se fabrique pas

Elle en produit même de très tangibles, en particulier ces dernières décennies. Nombre de commentateurs voient une fracture nette dans les événements de Mai 68. Ils tombent du même coup, selon moi, dans le travers de l’abstraction qu’ils reprochent au camp des idéologues. On ne change pas une éducation et une mentalité en quelques mois ni par un coup politique. L’exode rural, traduit par l’éloignement de la terre, des traditions immémoriales et de l’humilité religieuse, contribue au moins autant à ce changement que L’Enseignement de l’ignorance dénoncé par Jean-Claude Michéa. L’extinction naturelle des grands-parents encore ancrés dans la civilisation paysanne et ouvrière et dans ses codes moraux a privé les générations de la fin du XXe siècle de toute une éducation tacite et organique. C’était une éducation par le goût, le ventre, le cœur et non seulement par le cerveau et le cervelet, comme le conditionnement moderne. Cette perte, je l’ai écrit (dans Despotica) après la mort de ma propre grand-mère, est irréparable. C’est un trou dans l’eau qui jamais ne se referme, un vieil édifice abattu que rien de neuf ne peut remplacer.

Le grand poète T. S. Eliot comparait la culture à un arbre : « C’est une chose qui doit croître ; vous ne pouvez pas fabriquer un arbre, vous pouvez seulement le planter, le soigner et attendre qu’il mûrisse à son heure. » La culture traditionnelle, celle qui servait de boussole à tout un chacun, même illettré, se transmettait en marge des écoles et des idées. Les révolutionnaires de 1789 devaient arracher des arbres aux racines millénaires. Leurs successeurs du XXIe siècle ont affaire à des plantes de surface, dont la culture implicite elle-même, depuis une génération ou deux, est surtout influencée par les artefacts télévisuels et médiatiques. L’extermination, à la manière des Colonnes infernales en Vendée, n’est évidemment plus de mise. Même la coercition est largement superflue. Des impulsions minimes suffisent désormais à initier ou canaliser une véritable ingénierie des consciences.

C’est pourquoi l’on s’épouvante souvent, désormais, de la rapidité avec laquelle la population vivant en France, qu’elle soit « de souche » ou non, s’éloigne de ses prototypes nationaux. Non contente de s’en éloigner, elle s’y oppose même, parfois, avec une rage incompréhensible. Le renversement de philosophie et d’orientation de la politique internationale française en est un symptôme spectaculaire. On imagine la tête de Mitterrand si on lui avait prédit que le prochain socialiste à la tête de l’État soumettrait la République au roi d’Arabie et aux émirs du Golfe. Mais le signe le plus voyant est peut-être le moins tragique. Une culture de l’abrutissement, de la massification et de la docilité déferle par tous les canaux, officiels ou non. Renaud Camus vitupère le Grand Remplacement de la population française par une migration de masse islamique. Quelqu’un lui a fait observer, non sans raison, que le remplacement était précédé d’une disparition. La France, non seulement dans sa vie politique, mais dans sa culture de masse, a été remplacée par non par l’Afrique mais par l’Afrance.

Les premiers humanoïdes hors-sol

L’avènement de l’Afrance a été préparé de longue date. Enfant, déjà, je rougissais de la futilité cynique du cinéma gouailleur façon Jean Yanne, ou de l’ineptie des programmes de variétés. Aujourd’hui, la télévision est devenue un laboratoire de divertissements plus vulgaires et régressifs les uns que les autres. Elle est l’abri de procrastination où des SDF de la culture attendent au jour le jour le bus qui les conduira à la mort. Elle est la méthode Assimil de l’afrançais, une langue d’esclaves dont l’accentuation, la structure et l’esprit sont aux antipodes du français, langue de précision, d’orgueil et de bravade. (Curieusement, cette langue où « bonjour » compte trois syllabes ressemble fort au russe rallongé des larbins de Gogol.)

Grâce au zapping mental, la mémoire des multitudes s’est réduite à la taille d’un cerveau de lézard. Cette amnésie entretenue leur prive des critères de comparaison historiques, même à l’échelle d’une vie, et leur fait accepter comme ordinaires et naturelles des circonstances imposées et fabriquées par l’ingénierie. Ce phénomène n’est pas spécifique à la France. En Allemagne, le grand dramaturge Botho Strauss, homme de gauche, a publié un remarquable manifeste contre la dépossession planifiée de son identité linguistique, littéraire, culturelle. La blitz-métamorphose de son pays au gré de la vague migratoire lui ôte, dit-il, jusqu’au droit d’être contre. « J’ai parfois le sentiment, écrit-il, de n’être parmi les Allemands que chez les ancêtres. Oui, j’ai l’impression d’être le dernier Allemand. »

Une alliance poétique contre le politique

La spécificité tient au fait que la France est, historiquement, à l’origine de la décomposition d’humanité dont l’Europe est aujourd’hui le théâtre. L’Européen moyen, né des idées scientistes et révolutionnaires, est selon Konstantin Leontiev, l’idéal et l’outil de la destruction universelle. Il ne possède même plus — on l’a vu à Cologne — les simples vertus mâles qui compenseraient sa régression intellectuelle et son involution morale. C’est l’« homme sans poitrail » que redoutait C. S. Lewis. Il n’a plus la force ni l’impulsion de défendre seul sa dignité, aussi se regroupe-t-il en troupeau pour tenter de résister à la déferlante. Renforçant ainsi — bien qu’à signes inversés — la massification qu’on veut lui imposer.

Le désastre auquel nous faisons face va bien au-delà des idées politiques qui pourraient en être la raison ou le remède. C’est un désastre anthropologique lié au fait que l’Europe a enfin produit, vers la fin du XXe siècle, le premier légume humain hors sol, équivalent androïde des tomates de Hollande. En quittant à regret son poste, l’autre jour, l’ex-ministre Fleur Pellerin déclarait : « La conception que j’ai du ministère de la Culture est celle d’un lieu central de la transformation sociale. En cela, je me crois fidèle à l’apport de Jack Lang. » Au nom de quoi le ministère de la Culture devrait-il être le pilote d’une quelconque transformation sociale ? Le transformisme est tellement ancré dans les esprits que personne n’a relevé cette profession de foi strictement totalitaire. Pourquoi ? Parce que les critères intellectuels et moraux de la multitude sont devenus pratiquement synchrones avec les exigences du pouvoir en place. Migrations incontrôlées, manipulations de masse, spectre du terrorisme, pétrification bureaucratique, tyrannie du politiquement correct ne sont pas les causes mais les symptômes de ce dérangement civilisationnel.

Mais l’issue du drame français pourrait aussi être toute différente. Les récentes rébellions d’intellectuels et d’écrivains, minoritaires mais influents, en sont un signe. Le système, qui aime à catégoriser, les appelle les « néo-réacs », mais il ne fait que se rassurer par cette étiquette inepte. Les rebelles ne sont ni réacs — il s’agit souvent d’esprits venus de la gauche —, ni « néo » puisqu’ils ne font, le plus souvent, que rappeler des vérités relevant du bon sens et de lacommon decency chère à Orwell. Cette insurrection transcende non seulement les partages philosophiques et idéologiques, mais encore — et ceci est nouveau — les échelles de castes. Les rebelles parlent une langue que chacun peut comprendre et le grand public réagit en les écoutant et les lisant. Plus aucun mandarin n’ose les affronter en débat : ses arguments, et il le sait, ne convainquent qu’en position de force et de monopole. À armes égales, ils se dispersent comme fleurs de pissenlit.

Cette alliance entre l’intellectuel et le populaire, entre le construit et l’inné (ou ce qu’il en reste) est la seule force capable de mettre en échec l’ingénierie sociale. C’est une force poétique, et non politique. Car toutes les solutions politiques, quelles qu’elles soient, contribuent à renforcer le système dont elles font partie, même lorsqu’elles prétendent le combattre.

Cet article a été originalement publié dans ANTIPRESSE n°12.

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Slobodan Despot
est directeur des éditions Xenia et rédacteur en chef d’Antipresse.net.
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