Marc Crapez est politologue et chroniqueur.

Daoud Boughezala. Alors qu’aux Etats-Unis Donald Trump vole de victoire en victoire dans la course à l’investiture républicaine, les Français restent cois d’incompréhension devant un tel succès. À en croire nos médias, Trump multiplie les « dérapages » xénophobes et anti-islam. Est-ce la clé de son succès ?

Marc Crapez. Vous évoquez la peur qu’a l’Amérique blanche de se retrouver en situation numériquement inférieure ? Certes, mais la clé du succès de Trump, c’est d’abord l’unanimisme des élites contre lui. Et cette hostilité est sans nuance. Rien ne trouve grâce à leurs yeux. Ils le font passer pour un « pauvre type ». Du coup, une partie de l’électorat ressent cette hostilité comme un affront personnel. « Et moi alors, je suis quoi ? », proteste en substance Arletty devant la morgue de l’aristocrate, dans le film « Les enfants du paradis ». Le mécanisme est similaire à celui du vote en faveur du Mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo, c’est-à-dire d’un candidat accusé de mauvais goût et d’infraction aux bonnes manières idéologiques.

Ébouriffé et issu du monde médiatique, comme le maire de Londres, Trump partage aussi avec lui une faconde de type populiste. Là s’arrête la comparaison. Tandis que Boris Johnson teinte son conservatisme de modernisme enfin de séduire les bobos, Donald Trump joue sur la corde de la fidélité aux origines. Le journaliste de Fox News, Bill O’Reilly a analysé le retentissement qu’a eu l’affaire d’un repris de justice mexicain passant et repassant la frontière pour commettre ses forfaits. Le renoncement du Congrès, à majorité républicaine, à se saisir de cette affaire, a élargi le fossé entre militants et caciques du parti conservateur.

L’éditorialiste Peggy Noonan souligne un troisième facteur, celui d’une déconnexion entre classe moyenne exposée et élites protégées. Trump exploite un ressentiment contre ceux « d’en haut » ou de « là-bas ». Quatrième facteur enfin, l’exaspération devant une caste médiatique que Trump ne rate pas une occasion de brocarder. En France, on s’émeut de ce que les téléspectateurs issus de la « diversité » n’aient pas suffisamment de présentateurs qui leur ressemblent et avec lesquels ils puissent s’identifier… C’est oublier qu’ils en ont proportionnellement davantage que les électeurs de sensibilité FN ! Trump tire parti de cela : c’est pour bien des gens une véritable souffrance que de devoir endurer la condescendance des élites médiatiques.

Comment expliquez-vous un tel fossé entre la vox populi américaine et sa perception par les élites françaises ?

Pourquoi voudriez-vous que les élites françaises qui ne comprennent déjà pas les raisons du vote FN comprennent quelque chose à la vox populi américaine ! Se superpose une méfiance française à l’encontre des « milliardaires », sans parler de la sonorité légèrement ridicule du prénom et patronyme « Donald Trump ». Toutefois, le gap n’est pas flagrant entre les perceptions du Vieux continent et celle du Nouveau monde. Des libéraux-conservateurs comme Thomas Sowel aux États-Unis ou Mathieu Bock-Côté au Québec, sans chausser les lunettes anti-FN des intellectuels français, se montrent néanmoins très critiques à son endroit. Existe pourtant une sorte de corpus doctrinal, un « trumpisme », qui est une promesse de saine gestion : faire revenir de l’emploi industriel en ne laissant personne sur le bas-côté. Ce credo du businessman en politique n’est pas sans analogie avec ceux de Carter, Ross Perot ou Bernard Tapie. Ajoutons, pour être précis, que Trump vient d’opérer un recentrage.

Lors de la candidature de Sarah Palin, je soulignai qu’un gouverneur de l’Alaska n’est pas quelqu’un de sot. Les journalistes, en effet, l’avaient « coincée » ne sachant pas ce qu’était la « doctrine Bush », et les images étaient passées en boucle avec un « effet Trivial poursuit », jeu où certains s’esclaffent qu’ils connaissent la réponse lorsqu’ils l’ont sous les yeux et que ce n’est pas leur tour d’y répondre. Mais le complexe de supériorité des intellectuels français et leur tropisme vers la gauche avaient creusé l’incompréhension. Sans compter certain tropisme antiaméricain qui touche une partie notable de la droite (constatation qui ne préjuge pas du bien-fondé ou non d’une certaine dose de gaullisme).

En France, le parti intellectuel a depuis longtemps pris et fait et cause pour les Démocrates, représentés par Bernie Sanders et Hillary Clinton. Sanders incarne-t-il le fantasme étatiste de « l’autre gauche » aux yeux de l’opposition aubryste et frondeuse au gouvernement Valls ?

Le succès de Sanders résulte d’un « effet promesse trahie », d’un décalage entre les attentes suscitées par le slogan d’Obama et la maigreur de ses réalisations. On ne joue pas impunément avec les espérances populaires, sans susciter des désillusions. En comparaison des acquis obtenus par Martin Luther King, Barack Obama, dont le slogan laissait entrevoir des possibilités illimitées, n’a que bien peu de réalisations à son actif. Guantanamo n’est toujours pas fermé et « l’obamanisme » est demeurée une sensibilité politique très centriste, que l’on pourrait comparer à l’UDI française ou à Ciudadanos en Espagne. De là, le réveil d’une « autre gauche », qui plaît aux étudiants blancs comme aux ouvriers noirs, mais dont le succès mitigé est davantage à hauteur du Front de gauche français que de Podemos en Espagne.

Sanders serait-il un Tsipras ou un Iglesias américain ?

Bernie Sanders n’est pas porté, autant que prévu, par une lassitude face à l’endogamie des élites. L’obamanisme ressemble comme deux gouttes d’eau au « clintonisme », mais le réflexe anti-dynastique est paradoxalement moins fort à gauche qu’à droite, où il a balayé la candidature d’un énième Bush. Là encore, la comparaison avec l’Espagne me paraît féconde car, de même que la contestation de droite, qu’incarnait Ciudadanos, s’est affaissé, face au succès de la contestation de gauche illustrée par Podemos, aux États-Unis c’est la contestation de gauche incarnée par Sanders qui s’est affaissée devant l’essor de la contestation de droite illustrée par Trump. Un peu comme si un camp s’assagissait automatiquement lorsque le camp d’en face s’agite, pour ne pas déstabiliser le système (ce qui serait l’une des raisons de la stagnation de Mélenchon en France).

Revenons dans l’hexagone. Comment interpréter la violente tribune signée par Martine Aubry contre la politique du gouvernement Valls : y a-t-il réellement deux gauches idéologiques irréconciliables dans la majorité ?

Comediante ! C’est une distribution des rôles, où chacun joue sa partition à merveille, en vue de ratisser large, de laisser le moins possible d’angles morts exploitables par des dissidences de gauche. C’est vieux comme le parti lui-même, qui remonte au début du XXe siècle. Auparavant, le socialisme était oppositionnel. Au XIXe siècle, les disputes portaient sur l’opportunité ou non d’entrer dans le jeu démocratique et parlementaire. Le cas de figure d’Emmanuelle Cosse est vieux comme Hérode. Certains troquent aisément leur radicalité verbale dès lors qu’ils ceignent la couronne d’un bon mandat représentatif ou d’un maroquin.

En principe, le socialisme est une promesse d’abolition de la distance entre le peuple et ses représentants. Mais l’utopie s’estompa et l’on s’aperçut qu’il fallait des professionnels de la politique et qu’une inévitable dérive oligarchique les coupait de la base. Rapidement, on s’avisa, selon un mot fameux, qu’il y avait plus de différence entre un député et un militant socialistes qu’entre deux députés de bords opposés. Certains débats recoupent exactement la distinction entre éthique de conviction (la pureté révolutionnaire) et éthique de responsabilité (la participation aux affaires). Le socialisme devenant gouvernemental, chacun tient à son mandat comme à la prunelle de ses yeux. Dès lors, sauf à opérer une aventureuse scission, les retenez-moi-ou-je-fais-un-malheur ne sont que postures. Il s’agit de montrer que l’on compatit avec les soucis du quotidien.

Vous ne croyez donc pas à la possibilité d’une « autre gauche » alternative au social-libéralisme tendance Hollande-Valls ?

La vraie gauche ou le socialisme vraiment à gauche qu’Henri Emmanuelli hier et les frondeurs aujourd’hui prétendent incarner, n’a tout simplement jamais existé. Qu’est-ce que la social-démocratie ? C’est le ralliement du socialisme aux bienfaits du capitalisme. Donc l’idée d’un « meilleur partage des richesses » en faisant « payer les riches » est mythique. Et quand Benoît Hamon, qui représente la ligne Aubry, assure en 2010 : « On n’est plus dans l’accommodement du capitalisme, nous proposons un nouveau modèle », il se moque du monde. En réalité, entre Bayrou et Mélenchon, il n’y a rien. Pour mettre un tant soit peu ses actes en accord avec ses idées, et être intellectuellement cohérent, on fait du Macron, donc du Bayrou, ou bien on fait du Mélenchon. Il n’y a pas d’entre-deux possible. C’est soit la social-démocratie, soit du socialisme autoritaire.

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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