Tout est pardonné ! Il y a des happy ends plus glamour, mais la guerre des civilisations n’aura pas lieu. Pas ce soir. Roger Cukierman et Dalil Boubakeur, respectivement chef des juifs et des musulmans de France, se sont embrassés sous l’œil attendri du Président – enfin serré la main mais c’est pareil. C’est marrant, j’ai l’impression que depuis quelques années, c’est une scène récurrente : des représentants des grandes religions, comme on dit sur les chaînes-info, qui se font des serments d’amour mutuel et promettent d’œuvrer à la réussite du vivre-ensemble. Heureusement qu’on vit dans un pays laïque.

Sous Sarkozy, c’était pareil. Dès que ça chauffait un peu, on voyait de respectables curés, imams et rabbins se faire des politesses dans la cour de l’Elysée. C’est que, quand ça chauffe en France, c’est souvent pour des histoires de bon dieu. Ce qui explique que des querelles de chapelles deviennent des affaires d’Etat et que la dispute entre Cukierman et Boubakeur ait été traitée au plus haut du nôtre.

Bon, c’est indéniable, Cukierman a gâché l’ambiance. Mais après tout, c’est l’ambiance de son grand raout qu’il a gâchée, il suffisait de voir la tête des invités. Le dîner du Crif devait offrir le spectacle d’une France unie contre les intégrismes, solidaire contre le racisme-et-l’antisémitisme, debout contre la barbarie. Et les conversations n’ont porté que sur les tensions entre juifs et musulmans. Que Boubakeur et Cukierman s’entendent ou pas n’a évidemment pas la moindre influence sur la vie des juifs et des musulmans concrets. Peu importe, ce qu’on attend d’eux, surtout quand il y a des invités de marque, ce sont des proclamations rassurantes et qui ne mangent pas de pain.

Et voilà que Roger Cukierman s’avise soudainement, le matin même du grand jour, de dire des banalités : d’abord, les violences antijuives sont très majoritairement commises par des musulmans, deuxio que Marine Le Pen, sur ce point est irréprochable – bon, je n’aurais peut-être pas dit irréprochable, mais je dois être plus politique que lui. Ces propos déclenchent un charivari indescriptible et la défection bruyante de Boubakeur. Mais le véritable scandale, celui qui déclenche des réactions furibardes de Jack Lang à Sarkozy, c’est le quitus accordé à Cukierman à Marine Le Pen, comme si, en la lavant du soupçon d’antisémitisme, il risquait de faire sauter la dernière digue qui empêche pas mal d’électeurs, et pas seulement les juifs, de voter FN. L’indignation enfle de toutes parts jusqu’à ce que, le lendemain, Cukierman fasse piteusement repentance en jurant qu’on l’a mal compris et en affirmant que Marine Le Pen n’est finalement pas si irréprochable que cela.

La franchise de Cukierman me semble à vrai dire plus honorable que sa reddition. Qu’il ait été lynché pour avoir dit des vérités ou en tout cas des choses raisonnables prouve, si besoin est, que le déni de réel est en passe de devenir un devoir civique.

L’ennui, c’est que ces vérités ou ces choses raisonnables, Cukierman est le dernier à pouvoir les dire. Son job de chef des juifs, s’il y tient tant, c’est de faire des gracieusetés à Boubakeur et d’encourager le Président à lutter contre l’antisémitisme. En s’exprimant comme un responsable politique, Cukierman accrédite l’idée que le Crif, c’est le Parti des juifs. Désolée, mais il ne saurait y avoir une organisation politique des juifs de France. Ou alors, qu’on arrête de parler de République au dîner du Crif.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21697918_000005.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
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