« Nous sommes tous migrants ou fils de migrants » : on connaît bien cet argument massue des tenants de l’accueil sans conditions ou presque des migrants, une soi-disant évidence historique qui n’est en réalité qu’une affirmation a-historique. Car si la notion d’autochtonie comme toutes les autres « puretés » – de la culture, de la langue – est bien évidemment fausse, la vraie question historique du contexte et des conditions réelles du mélange des populations ne saurait se satisfaire de ce constat sommaire qui ne veut rien dire. On est tous descendants de migrants ? On est également très souvent descendants de soldats – faut-il pour autant qu’on fasse la guerre ? À cette manipulation de l’histoire et des sciences sociales, la chaîne Arte vient d’ajouter une dimension nouvelle : derrière les Polonais, les Espagnols, les Italiens et les Juifs, Arte aligne l’Homo Erectus, le Neandertal et l’Homo Sapiens qui selon une série documentaire sur la préhistoire (Quand Homo Sapiens peuple la planète), seraient eux aussi « tous migrants et enfants de migrants ». Galvaudant les avancées majeures de la science préhistorique, Arte fait du sous Yann-Arthus Bertrand pour diffuser un message idéologique grossier.

Pourtant, ça commence plutôt bien. Nigel Walk, le réalisateur, nous mène vite au cœur du sujet : on sait que les racines de notre arbre généalogique commun sont plantées en Afrique, le berceau de l’humanité, mais on connaît mal ses arborescences. Que ce soit l’Homo Erectus il y plus d’un million d’années, le Neandertal ou l’Homo Sapiens, l’histoire commence toujours sur le continent noir avant que les hominidés – pour des raisons qui échappent aux chercheurs – le quitte pour migrer vers d’autres régions. Cela veut dire que quand l’Homo Sapiens, apparu il y a 200 000 mille ans en Afrique orientale, prend à son tour la route, il rencontre des populations d’hominidés issues des vagues migratoires précédentes.  Et c’est là que l’histoire prend une tournure résolument nouvelle et révolutionnaire. Non seulement il y a eu des rencontres entre les différentes espèces d’hominidés, mais ces rencontres se sont si bien passées qu’elles se sont terminées, suggère la série, comme dans un conte de fées : ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Et devinez quoi : ces enfants, c’est nous ! Plus sérieusement, on apprend que nous sommes plutôt les descendants d’une fusion entre hominidés différents que les enfants d’une espèce humaine parallèle particulièrement réussie qui les a tous coiffés au poteau de l’évolution.

Si on sait tout cela, c’est grâce à la génétique, véritable fil d’Ariane de la série et responsable de ses séquences les plus intéressantes. En quelques années, les avancées en la matière ont permis de séquencer le génome du Neandertal ainsi que celui d’une autre espèce, l’Hominidé de Denisova, identifié à partir d’un petit morceau d’os de doigt d’enfant découvert dans une grotte du sud de la Sibérie. Ces époustouflantes réalisations scientifiques des équipes de l’institut Max Planck à Leipzig, ainsi que d’autres séquençages entrepris aux Etats-Unis, ont permis de constater que l’Homo Sapiens était en contact avec d’autres espèces d’hominidés, et que les différents groupes d’hominidés ont échangé leur ADN, autrement dit qu’ils ont fait des enfants ensemble.

Jusqu’ici, pas grand-chose à redire : n’étant pas spécialiste, la seule remarque de fond que je peux émettre concerne l’absence de toute critique. Or, connaissant le monde scientifique, il est peu probable que tout le monde soit d’accord avec le nouveau et bouleversant récit que présente la série. Pour ne donner qu’un seul exemple, contrairement à ce que laisse croire le troisième épisode de la série, le débat scientifique autour de ce qu’on appelle l’homme de Mungo (dont les restes humains ont été découverts en 1974 en Australie) est loin d’être tranché, et certains faits présentés sont contestés. En même temps, on peut comprendre que la vulgarisation de la science exige la présentation d’une histoire cohérente et claire, sans trop d’ambiguïtés. Cela présente en plus l’avantage de pouvoir refaire une nouvelle série dans dix ans, qui s’emploiera à « battre en brèche » les anciennes thèses erronées… que notre précédente série a contribué à diffuser. Mais passons.

Ce qui dérange davantage, c’est le caractère presque ouvertement idéologique de la série : plus qu’une nouvelle histoire de la préhistoire, c’est un hymne à la diversité, à l’hybridité, au métissage et à la migration comme richesse. Nous sommes tous enfants de migrants, tous issus d’un mélange de populations. Parfois,  avant que les images d’un crâne vieux de 60 000 ans nous rassurent, on se demande si on regarde Quand Homo Sapiens peuple la planète ou bien une rediff de La nuit des réfugiés, cette série de sept documentaires sur l’actuelle crise migratoire diffusée quelques jours auparavant…

Si l’idéologie est déjà perceptible dans le discours de certains des scientifiques interrogés, les petits « docu-fictions » qui ponctuent la série enfoncent le clou. On y voit des chasseurs-cueilleurs noirs, hommes et femmes, rencontrant des hominidés appartenant à d’autres « espèces » ; ces rencontres pacifiques sont caractérisées par la curiosité, la bienveillance et le partage. Laissons de côté la grande pudeur de nos différents ancêtres (les femmes cachent bien leurs seins et les hommes leurs sexes selon les règles du cinéma hollywoodien des années 1950) et parlons de leur rencontre. Même si le mélange entre les différents groupes et le caractère génétiquement hybride des populations est bien démontré, rien, strictement rien ne permet de dire quoi que ce soit sur les circonstances de ces rencontres. Quant au  rythme de ces processus qu’Arte appelle le « métissage salvateur », la série reste ambigüe.

Ce « métissage salvateur » démontré par les analyses ADN s’est fait sur des générations, des milliers, voire des dizaines de milliers d’années. Il ne s’agit en aucun cas – et les scientifiques interrogés ne le prétendent d’ailleurs pas – d’événements comparables à la rencontre des soldats américains et soviétiques se jetant dans les bras les uns des autres au bord de l’Elbe en avril 1945, suivis d’une partouze, comme le laisse croire la série. L’Homo Sapiens a partagé des espaces avec le Neandertal (dans le nord de l’actuel Israël, ils étaient même voisins) pendant dix, vingt, peut-être même trente mille ans. Aussi, comment peut-on sérieusement le comparer avec les phénomènes migratoires des XIXe et XXe siècles comme par exemple l’installation de 500 000 mille Italiens en France pendant les décennies précédentes la guerre de 14-18 ? Pourtant, le message subliminal de la série est que l’histoire contemporaine est le prolongement de la préhistoire ou vice-versa. On est chez les Pierrafeu !

Mais ce n’est pas tout. La série n’évoque jamais la possibilité que le métissage puisse être autre chose qu’une fête organisée par la mairie de Paris. Et puisqu’on nous dit que nous ne sommes pas si différents de nos lointains ancêtres, pourquoi ne pas étudier les métissages de notre histoire ? Peut-être parce que souvent c’était moche, très moche.

Prenons par exemple le mythe romain de l’enlèvement des Sabines. Selon Tite-Live, les premiers Romains cherchent des femmes pour fonder des familles mais leurs voisins Sabins ne veulent pas leur donner les leurs. Alors les Romains rusent. Ils invitent les Sabins à une fête et profitent de l’occasion pour enlever leurs femmes… pas joli-joli. Même si la légende ne fait pas état de viols ni de rapports brutaux, tous les doutes sont permis. Dans d’autres circonstances, historiquement mieux documentées, les femmes des vaincus sont le butin des vainqueurs – quand on n’assiste pas tout simplement à des viols systématiques ou au recours massif à la prostitution locale, avec parfois des « accidents » aboutissant à des grossesses.

L’armée américaine en Corée de Sud a laissé derrière elle des dizaines de milliers d’enfants nés de mères prostituées, et il est probable que les « comfort women » aient eu des enfants avec des soldats japonais. En France aussi, pendant les guerres de 14-18 et 39-45, « un métissage » de grande ampleur a eu lieu, toujours dans des circonstances tragiques avec des conséquences dramatiques. Evidemment, avec une perspective multimillénaire et en faisant totalement abstraction des circonstances concrètes, on peut raconter une histoire heureuse du métissage et conclure qu’en fin de compte, le mélange est salvateur. Mais essayez de raconter cette histoire à un Français né en 1944 « sous X » ou à une Allemande née en 1946, neuf mois après le viol de sa mère par un soldat russe. Tout d’un coup, elle vous semblera beaucoup moins heureuse.

Poussées un peu plus loin, ces remarques permettent de poser une question explosive : au nom de quoi peut-on reprocher quoi que ce soit aux Européens ? Pourquoi l’arrivée en Australie des navigateurs hollandais en 1606 est-elle décrite de manière incontestée comme une catastrophe tandis qu’on ne sait strictement rien des conséquences des arrivages d’Homo Sapiens sur des terres peuplées par des Neandertal ou des Homo Erectus ? Et si parfois cela s’était très mal passé ? Selon ce que suggère le titre de la série, l’homme préhistorique peuple, il ne colonise pas, même quand il n’est pas le premier hominidé arrivé sur place. Présenter comme une évidence la supposée bienveillance de nos ancêtres, qui ne laissaient pas de traces écrites, permet de mieux accabler nos aïeux qui ont eu le malheur de documenter leurs actions minutieusement, laissant à leurs descendants d’excellentes pièces à conviction…

Notre préhistoire et nos origines sont des sujets fascinants, longtemps pris en otage par des idéologues et des politiques pour démontrer leurs idées folles. Il est ridicule de justifier l’exclusion des femmes de la sphère publique et leur assignation à domicile au prétexte qu’elles gardaient les enfants et le feu dans la grotte pendant que leur « mari » chassait le mammouth avec ses copains. Mais il est tout aussi ridicule de prétendre sans preuve que nos ancêtres hominidés pratiquaient une parfaite égalité des genres. Nous n’en savons tout simplement rien et même si l’on avait des indices sur un lieu et un temps donnés, cela ne signifierait pas que cette culture était hégémonique partout. Ceci est également vrai du caractère pacifique ou belliciste de nos aïeux. La question a été posée par Jean Guilaine et Jean Zammit dans Le sentier de la guerre, visages de la violence préhistorique : les guerres et autres formes de violence sont-elles un trait de caractère inné des hominidés ou bien sont-elles liées à une évolution culturelle ? Les chasseurs-cueilleurs vivaient-ils en paix avant que l’agriculture, la sédentarité et l’augmentation de la densité de la population ne poussent les hommes à s’entretuer ?  Qu’est-ce qui a joué : la testostérone ou la complexité croissante des sociétés liée à l’accumulation accélérée de biens ? Même si l’on sait que la violence n’était pas rare entre les tribus d’Australie ou d’Afrique, il serait hasardeux d’extrapoler cette donnée à l’intégralité de notre espèce et à la totalité de son histoire. Une seule chose est donc certaine, c’est qu’Arte ne s’embarrasse pas avec ce genre de précautions : ça a toujours été Woodstock !

Nigel Walk et Arte ont donc tout simplement remplacé une idéologie par une autre : à la place des préjugés racistes, ils avancent des préjugés progressistes. Il est parfaitement légitime de prétendre en 2015 que l’Europe et la France feraient bien d’ouvrir grand leurs frontières, comme il est parfaitement légitime de penser que c’est une erreur dramatique. En revanche, il est totalement absurde et malhonnête de le faire dire à Cro-Magnon.

Quand Homo Sapiens peuple la planète, série documentaire en cinq épisodes (Le berceau africainAsie, le grand voyageAustralie, un peuple aux confins du mondeEurope, la rencontre avec NeandertalAmérique, l’ultime migration) réalisée par Nigel Walk. Diffusée par Arte le 10 et le 17 octobre.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...
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