Avis de grand frais sur la carrière et la vie d’Agnès Saal. Cette haut fonctionnaire, militante socialiste au cursus classique, vient de rentrer dans la zone des tempêtes. Du type de celle dont Eric Woerth est en train de sortir, la coque un peu abîmée. Avec certes cette différence que dans le cas de Madame Saal, les faits objet du scandale ont été reconnus. Les quarantièmes rugissants, elle va devoir les affronter en solitaire dans sa coquille de noix. Sa vieille copine Fleur Pellerin vient sèchement de couper le câble de remorquage qui lui permettait d’éviter de trop dériver. La solitude, Éric Woerth pourra la lui décrire. Avec l’anecdote du silence d’Alain Juppé pendant les semaines d’audience du procès Bettencourt qui se déroulait pourtant dans sa ville, à quelques mètres de la mairie. Pas un signe, alors que le « meilleur d’entre nous » avait bénéficié du soutien et de l’amitié active de Woerth quand il traversait lui-même quelques turbulences judiciaires. Pas chien, celui-ci dit conserver « toute son admiration » au candidat de la gauche pour 2017.

Cursus classique que celui d’Agnès Saal. Sciences Po, ENA, PS, puis carrière aux affaires culturelles où elle verra se succéder les postes en fonction des alternances politiques. Quand c’est la droite, un poste confortable, avec la gauche un poste de pouvoir. Trajectoire impeccable, avec une boutonnière bien garnie. Une petite déception cependant, ne pas avoir été directrice de cabinet d’Aurélie Fillipetti après mai 2012. Le lot de consolation sera la présidence assez prestigieuse de l’INA. Où, succédant au flamboyant Mathieu Gallet, elle entendra marquer son territoire en affirmant à ses collaborateurs qu’elle était « janséniste » et par conséquent austère : «En arrivant, j’ai prévenu les équipes que je suis janséniste, et que les séminaires dans les châteaux, les grands restaurants… ne sont pas mon truc

Grosse imprudence, que certains de ses collaborateurs couverts par l’anonymat ne manqueront pas de relever plus tard en saisissant le conseil d’administration d’un petit rapport circonstancié faisant apparaître un jansénisme à géométrie variable. Les compteurs des taxis utilisés par la présidente totalisaient une somme globale de plus de 40 000 euros sur dix mois, dont une partie significative pour son fils et une utilisation intensive les week-ends. Cerise sur le gâteau, la présidente disposait pourtant d’une voiture et d’un chauffeur de fonction. Articles dans la presse, incendie sur les réseaux, il fallut réagir vite. Première mesure, diligenter une enquête interne pour savoir qui étaient les corbeaux, normal. Ensuite, formuler quelques excuses devant le conseil d’administration en parlant de « maladresses », et d’un souci de ne pas demander d’heures supplémentaires à son chauffeur. On pouvait difficilement faire pire.

Eh si, on pouvait. Le tintamarre médiatique prenant des proportions inquiétantes, la ministre de tutelle Fleur Pellerin finit par réclamer ce qui était quand même la moindre des choses, une démission. Espérant qu’on s’en tiendrait là et que l’on allait pouvoir régler ça comme on fait d’habitude, c’est-à-dire dans un entre-soi confortable. Exfiltration et réintégration dans l’administration d’origine, le ministère de la Culture avec un poste créé sur mesure à l’intitulé savoureux : «chargée de mission sur les questions de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences ». Nouvelle explosion, nouvel incendie, début de débandade, jusqu’au Président de la République qui fait rapidement savoir qu’il a piqué une grosse colère. Interpellée à l’Assemblée nationale, la ministre toujours aussi bien inspirée demande aux parlementaires de prendre des leçons « d’État de droit ».

Justement, que dit le droit ? Plusieurs choses. Tout d’abord, Madame Saal ayant commis une faute, il appartient au chef de son administration, à savoir Madame Pellerin de diligenter une procédure disciplinaire. Dans la mesure où celle-ci peut aboutir à une sanction, et sur ce point la ministre a raison, un débat contradictoire doit se dérouler et les droits de la défense s’exercer. Cela prend un peu de temps, et compte tenu de l’ampleur du scandale il aurait été peut-être plus sage de la suspendre en attendant plutôt que de la réintégrer de cette façon. Dire qu’il y avait obligation de le faire est faux. Les fautes commises (et reconnues) ont-elles un caractère pénal ? C’est plus que probable. L’INA étant un établissement public administratif, ce sont les règles dont relèvent les agents publics qui s’appliquent. Ce sera donc détournements de biens publics ou concussion, suivant ce que la procédure permettra d’établir. Mais de cette évidence initiale, la ministre aurait dû tirer les conséquences et appliquer immédiatement l’article 40 du Code de Procédure Pénale qui lui faisait obligation de porter les faits à la connaissance du parquet. « L’État de droit », c’est aussi ça. Attendre un mois et demi, et l’intervention bruyante avec dépôt d’une plainte d’une association pour le faire, a provoqué les quolibets qu’on imagine[2. On notera l’inertie initiale du parquet, que l’on a connu plus diligent. Comme par exemple lorsqu’il a ouvert dans la journée sur la base d’une écoute probablement illégale contre Nicolas Sarkozy.]

Sans trop charger la barque, on évoquera aussi la possible intervention de la Cour des comptes. « Gestion de fait, mandats fictifs, Cour de Discipline Budgétaire », tous ces gros mots que l’on n’a pas encore entendus, mais cela pourrait venir. Et face à tout cela, il va falloir à Madame Saal du caractère, parce qu’aux deux séquences : protection et lâchage, va succéder celle du lynchage. On va la sacrifier, en coupable expiatoire ce qui permettra de ne pas poser la seule question qui vaille dans cette affaire : « comment en 2015 une haut fonctionnaire chevronnée a pu s’adonner à ce genre de pratiques sans en mesurer le caractère intolérable et les risques encourus ? »

La réponse est simple : c’est parce que dans la haute fonction publique d’État, tout le monde fait pareil et que l’exemple vient d’en haut. Rémunérations opaques, avantages parfois vertigineux (voir par exemple le statut et les revenus du trésorier payeur des Hauts-de-Seine), nominations de complaisance, tours extérieurs, placards dorés, préfet hors cadre à 34 ans, inspecteur général de l’agriculture, des affaires sociales, de l’équipement à tout âge, etc.). N’oublions pas le pantouflage qui permet d’aller monnayer un carnet d’adresses à défaut de ses compétences. Emmanuel Todd, qui ne dit pas que des bêtises, avait relevé que les serviteurs les plus zélés de l’oligarchie financière se recrutaient beaucoup plus chez les hauts fonctionnaires du Trésor que dans la sphère politique. Et qu’en matière de transparence sur les patrimoines, ce serait peut-être une bonne idée d’aller regarder de ce côté-là.

Alors, on notifie à Agnès Saal qu’elle est sortie du cercle et que la préservation de celui-ci impose son sacrifice. J’espère vraiment qu’elle et son fils n’auront pas droit au grand jeu : écoutes téléphoniques, perquisitions et gardes à vue. Cette affaire ne le justifie pas. Elle a remboursé, et elle doit être encore sous le souffle de l’explosion en vol de sa carrière. Surtout, passer ses nerfs sur elle ne servira qu’à exciter la clameur en évitant de traiter le véritable problème. Celui de cette haute fonction publique qui se sert avant de servir l’État.

*Photo : HARSIN ISABELLE/SIPA. 00694771_000028.

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