On n’allait pas s’énerver pour si peu. Une famille expulsée de son appartement, ce n’est pas la fin du monde. D’habitude, oui, mais cette fois, les spécialistes de la mobilisation lacrymale ne se sont pas manifestés. Ou plutôt si : ils ont applaudi par l’intermédiaire de leurs bulletins paroissiaux et directeurs de conscience habituels. La nouveauté, c’est que leurs adversaires étaient sur la même longueur d’onde. Pour la gauche, on comprend, ce n’est pas une famille, c’est une famille de droite : le genre à reproduire le modèle hétéro-fasciste en toute impunité (croyaient-ils). On les connaît ces gens-là, de pleins aux as et ils prennent le toit des pauvres. Or la gauche aime les pauvres.

Pas de chance : pour la droite, ils ne devaient pas être assez à droite. Il y a tant de malheureuses victimes du matraquage fiscal, on n’allait pas se compromettre pour de tels hurluberlus.

Ils l’avaient bien cherché, avec leur Manif pour tous – c’était surtout la sienne à elle, mais comme disait l’autre, si ce n’est toi, c’est donc ta femme. Le 28 octobre, vers 23 heures, Virginie et Bruno Tellenne (Frigide Barjot et Basile de Koch à la ville) ont donc remis à la police les clefs de l’appartement qu’ils occupaient avec leurs deux ados, depuis une trentaine d’années pour lui. Dix mois plus tôt, quelques jours après le plus massif des défilés anti-loi Taubira, leur proprio, la Ville de Paris, s’avisait d’une grave irrégularité entachant leur bail.

On découvrira dans le Moi de l’ami Basile les détails de ces péripéties judiciaires. En attendant, ça me chiffonne qu’on rétablisse le délit d’opinion. Il paraît que c’est vieux comme la politique, on prive ses ennemis des largesses qu’on octroie à ses amis. Sauf qu’il n’était pas question de largesses mais d’un contrat de location parfaitement légal, conférant ce qu’on appelle un droit, et que l’infraction vénielle qui leur a été reprochée justifie difficilement la sanction nucléaire d’une rupture unilatérale. Qu’on puisse brutalement être déchu d’un droit légitimement acquis parce qu’on a déplu au pouvoir devrait inquiéter tout le monde, même mes amis de gauche[1. Comme ils devraient s’inquiéter de ce que, dans certaines rédactions et certains milieux professionnels, il soit impossible de se dire opposé au mariage gay sous peine de renvoi, de placardisation, ou de représailles commerciales.]. Bernique. Il faut au moins comprendre pourquoi.

D’abord, « tout le monde le sait » : les Tellenne sont riches, possèdent un important patrimoine immobilier, et occupent indûment un logement social. On trouvera difficilement cas d’école plus terrifiant d’un mensonge devenu vérité à force d’être répété par le chœur médiatique. Peu importe que tout soit faux dans ce récit à charge. On peut avancer des arguments factuels, souligner la coïncidence de dates, ces « Thénardier » sont indéfendables. Des salauds de riches. C’est vrai, puisque c’est marqué dans le journal. Dans tous les journaux.

Il faut donc interroger le consensus de la haine contre une femme, certes un peu fofolle, mais dont la fofollitude a été le ferment et le point d’équilibre d’une alliance baroque qui a réussi à changer la donne écrite d’avance. Avec Barjot aux manettes, les Manifs pour tous n’avaient rien à voir avec le fantasme fascistoïde du camp elgbétiste. Virginie était une passerelle : entre les cathos et les homos, entre la France des familles et des provinces et celle des bars branchés et des foyers recomposés, peut-être même entre la droite et la gauche intelligentes. Quand il est si bon de se retrancher dans son bunker mental en canardant celui d’en face, elle proposait le dialogue et le compromis. On ne lui a pas pardonné ce crime de brouillage des cartes. Certains, bardés de certitudes symétriquement imbéciles, voulaient juste qu’on les laisse se haïr en paix. Ils ont gagné.

Barjot ne ressemblait pas aux fachos que le parti du mariage pour tous adorait  détester. Alors il l’a détestée sans limites et sans frein. « Mocheté », « morue », « saleté », « pouffiasse », « qu’elle crève », « j’ai dégueulé sur le clavier de l’ordi » : cet échantillon de commentaires publiés sur le site de Technikart se situe dans la moyenne des égouts sociaux. La plupart des journalistes disaient la même chose en un peu plus poli.

Dans le camp Manif pour tous, d’où elle avait expulsé les cathos les plus durs, façon Civitas, et tenait à l’œil les plus autistes, façon Alliance Vita, beaucoup supportaient mal d’être représentés par cette grande gueule qui leur demandait d’oublier foulards Hermès et chaussures bateau. Tant qu’elle dirigeait cette armée sortie de nulle part qui pourrissait la vie du « pouvoir socialo-communiste », il fallait bien faire avec ses minijupes et son catholicisme bizarre, trempé dans l’amour du prochain plus que dans la distinction sociale. Elle les enquiquinait à répéter que les homos étaient des gens comme les autres et à vouloir leur octroyer l’union civile, le mariage sans le mot et sans la filiation.

« Homophobe », hurlaient les uns. « Fille à pédés », murmuraient les autres. Tous ont été soulagés quand elle a été éjectée et remplacée par quelqu’un de plus convenable. Ludovine de la Rochère, on sait où elle est : réac pour de vrai, catho sans concession, à droite toute. On lui dit pas « pouffiasse », à elle.

Quelques mois plus tard, le synode discutera presque mot pour mot les mots d’ordre de Barjot : accueil des homosexuels, union civile. Et là, miracle, la gauche s’ébahira sur la modernité de ce pape, et la droite, un brin moins emballée, ne mouftera pas, parce que tout de même, c’est le pape.

L’épisode a de quoi faire passer l’envie de se singulariser. Dans le monde sans frontières, il faut choisir son camp. Gauche ou droite, réac-coincé ou brancho-libéré, marchez au pas, chacun chez soi, et les veaux seront bien gardés.

Article en accès libre issu du numéro de novembre de Causeur. Pour lire tous les autres articles de ce numéro, rendez-vous en kiosque ou sur notre boutique.


Également en version numérique avec notre application :

  

 

*Photo : DR.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
Lire la suite