Dans la crypte, Thérèse meurt devant nous. La tuberculose est l’aboutissement de deux années où elle a marché obstinément dans la nuit de la foi, ayant l’impression que Dieu l’a quittée, qu’il n’existe pas, qu’elle a vécu en vain. Mais voilà qu’elle entre dans la vie, comme disent les carmélites, c’est-à-dire que commence son incroyable postérité. « Tu le sais, ô mon Dieu, pour t’aimer sur la terre, / je n’ai rien qu’aujourd’hui. /Vivre d’amour, c’est bannir toute crainte /Tout souvenir du passé. / De mes péchés, je ne vois nulle empreinte. / En un instant, l’amour a tout brûlé. » (Michel Pascal).

L’actualité constante des saints est une évidence et un mystère. Il n’est pas certain que tous parlent à chacun en permanence, même si novembre 1914, sa fête des morts et sa Toussaint encouragent à considérer l’immense communauté de ceux qui nous ont précédés, certains aux qualités extraordinaires, d’autres emportés par les circonstances. Thérèse fait partie de la catégorie des “plats”, en quelque sorte : rien de romantique, rien d’évidemment exceptionnel, rien de glorieux. Ce sont de bons saints pour tous les jours. Ils sont là, avec leurs vies étalées, proches et discrets, certains accablés de prières et d’autres désœuvrés.

La vie de Thérèse n’a rien d’aimable : une carmélite, élevée par ses sœurs qui la précèdent au Carmel, tôt rentrée au couvent, morte jeune et peut-être pour rien au fond de la province… Et l’incroyable ferveur autour de Thérèse est peut-être encore plus déroutante, dérangeante : canonisée en 1925, docteur de l’Église en 1997, tout ça pour avoir écrit Histoire d’une âme (qui s’appelait au départ Histoire printanière d’une petite fleur blanche…), voilà qui paraît disproportionnée. Dérangeante aussi la ferveur autour de Thérèse (puis de ses parents, comme si la sainteté devenait affaire de famille), le torrent de prières déversées, le déluge de grâces reçues, cette détestable impression d’une popularité sans esprit critique, d’un engouement sans réflexion, avant-hier Thérèse, hier Mère Teresa, aujourd’hui Omar Sy ; et ces statues navrantes…

Mais Thérèse va bien au-delà de ces apparences : elle est celle qui affirme avec force que chacun peut être saint, et que pour ce faire il suffit d’être concentré. On dirait presque du développement personnel, mais sa « petite voie » ne consiste pas à outrepasser ses limites ou à prétendre à je ne sais quelle acceptation qui les abolirait au même moment. Non, Thérèse prêche pour le quotidien, le ténu, le minuscule. Son Dieu est dans la brise légère (Livre des Rois, chap. 19, v. 1-12). Son Dieu a vécu caché pendant trente ans. Son Dieu est né et a appris à marcher. Thérèse veut apprendre aux autres ce Dieu intime, cette sainteté de l’instant, cette sainteté de la concentration sur l’ordinaire.

C’est exactement ce que retranscrit Michel Pascal dans Thérèse l’universelle, dont l’affiche met en exergue une parole de Thérèse bien propre à parler aux contemporains : « Le plus petit acte d’amour est plus grand que la plus grande des cathédrales. » Thérèse est sur scène, déjà morte mais revenue le temps de nous raconter sa vie et surtout de nous apprendre à percevoir la saveur des choses, la grâce qu’elles recèlent, et d’abord la grâce d’un monologue d’une heure, « mais une vraie heure, soixante vraies minutes, toutes neuves ». Ce temps des enfants qui ne sont jamais lassés par quoi que ce soit, même de lancer soixante fois une balle, et ne comprennent pas que le jeu nous lasse vite. L’auteur a voulu une Thérèse joyeuse, comme était son modèle jusqu’à sa maladie, primesautière, décalée à proportion de sa joie simple qu’elle partage sans honte, vivant devant nous cette intensité du présent, cette paix de l’âme qui ne s’acquiert pas au travers de sévères macérations.

Le texte brave la naïveté, comme l’actrice (remarquable Justine Thibaudat, qui a joué la pièce à Fleury-Mérogis) brave le ridicule, ravie de manger une purée de navet et étendant tranquillement un linge factice sur une corde inexistante. Entre deux enseignements de la voie petite, elle raconte sa vie menue que traverse un Dieu immense, universel : amour, vie, quelque nom qu’on lui donne, lui fait dire l’auteur, pourvu que ce soit celui qui nous éveille à prendre conscience de l’instant. Le monologue se fait exhortation et jeu avec la salle, dans un équilibre délicat qui suppose qu’on s’abandonne : la jeune femme sur scène n’a pas l’air d’en douter, non plus que de l’intérêt des anecdotes si minces qu’elle nous raconte – ou de ses fulgurances mystiques. Elle avance avec volonté, cette volonté pleine et entière qui a animé son héroïne, même au creux de ses doutes. Le texte coule de source, aussi rapide que la vie de Thérèse. Et comme sa vie, il se conclue par une formidable ouverture : « Rien n’est plus concret que Dieu. » Rien de plus universel que cette espérance.

Thérèse l’universelle, de Michel Pascal, avec en alternance Justine Thibaudat et Marie Lussignol, jusqu’au 31 décembre 2014.

Crypte de l’église Notre-Dame-des-Champs, 27 rue du Montparnasse, Paris 6e.

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51236385_000001

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