Que se passe-t-il entre les Emirats arabes unis et la Tunisie ? Depuis qu’Abou Dhabi a fermé l’accès aux vols Emirates aux femmes tunisiennes la semaine dernière, la question est posée. Si le gouvernement émirati évoque un risque terroriste imminent provenant d’une femme tunisienne, les racines de la crise diplomatique couvent depuis quelques années…


Le 22 décembre, les Emirats arabes unis (EAU) ont offert un drôle de cadeau de Noël à la Tunisie : interdire les femmes tunisiennes d’embarquer sur les vols Emirates ! Vous avez bien lu, cette mesure doublement discriminatoire ne concerne que le beau sexe. Alors que le « travel ban » de Trump qui défrayait la chronique il y a près d’un an, concernait les ressortissants de plusieurs pays musulmans à commencer par l’Iran, la décision émiratie vise uniquement les femmes.

Du côté de la famille princière, on se défend toutefois de toute mesure vexatoire, arguant que nécessité fait loi : les services secrets des Emirats auraient signalé le risque imminent d’un attentat djihadiste commis à Abou Dhabi par une femme tunisienne. En rétorsion, le pays de la princesse Didon a provisoirement interdit les sujets émiratis d’accès à son territoire – sans distinction de sexe.

Un rapprochement avec le Qatar…

Jadis inféodés au pouvoir, les médias tunisiens s’interrogent sur les motivations réelles, sinon inavouables, de la chancellerie émiratie. Si de folles rumeurs circulent quant à une éventuelle empoignade entre un prince et une tunisienne, un peu de rationalité nous ramène aux guerres froides arabes. En conflit ouvert avec le Qatar, les Emirats voient effet d’un très mauvais œil le rapprochement qui s’est opéré depuis 2011 entre la Tunisie post-benaliste et Doha. Longtemps, Tunis a convolé en justes noces avec l’Arabie saoudite et le Koweït, grands pourvoyeurs de touristes et investisseurs dans un secteur touristique libéralisé dans les années 1970. Coup de théâtre après la révolution : sous l’impulsion des islamistes d’Ennahda, branche locale des Frères musulmans, le pays du jasmin avait modéré son traditionnel tropisme pro-saoudien d’autant plus facilement que la monarchie accueille sine die le dictateur déchu Ben Ali.

…encouragé par Ennahda

Malgré leur (léger) reflux électoral, les ennahdistes occupent encore une place importante au sein du gouvernement tunisien, lequel n’a jamais cessé de renforcer ses liens avec le Qatar, y compris après le blocus de cet été imposé par l’Arabie, les Emirats et leurs affidés. Du point de vue de l’économie tunisienne, en grande partie tournée vers l’exportation, la marginalisation du Qatar représente une sacrée aubaine : éculé, Doha fait main basse sur les tomates et autres agrumes en provenance de l’ancienne Carthage.

Et le partenariat Tunis-Doha ne se résume pas à une affaire de primeurs. Dans la Libye voisine, là où Egyptiens, Saoudiens et Emiratis soutiennent le général Haftar, Tunis lorgne plutôt du côté de la coalition islamiste Fajr-Libya dont les sponsors sont le Qatar et la Turquie. Un casus belli de plus avec Abou Dhabi qui aimerait contraindre la lointaine Tunisie à rejoindre l’axe Le Caire-Riyad. Raté : ces derniers jours, le ministre des Affaires étrangères qatari puis le président turc Erdogan himself ont été reçus au palais présidentiel de Carthage.

Zigs-zags à Tunis

Au sommet de l’Etat tunisien, chaque prise de position est sujette à négociation. Car le président Béji Caïd Essebsi, élu largement sur un programme anti-islamiste contre son prédécesseur ennahdo-compatible Moncef Marzouki, doit aujourd’hui transiger avec ses ennemis d’hier. Dans une région aussi tumultueuse qui a fourni le plus gros contingent de volontaires à l’Etat islamique, il en va de la concorde nationale. Isoler Ennahda repousserait en effet les islamistes dans la marginalité, autant dire dans les bras des salafistes partisans du djihad.

La nécessité de ménager la chèvre et le chou conduit donc Tunis à faire des zigs-zags : proclamant solennellement l’égalité homme/femme à l’intérieur (une première dans le monde arabe), frayant avec le Qatar à l’extérieur1. Une cuiller pour maman, une cuiller pour papa ? Comme le monde entier l’a découvert un jour de janvier 2011, impossible n’est pas tunisien.

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