Procession des Rameaux sur le port de Toulon, avril 2017. Crédit photo : Julien

Bienvenue au bar paroissial Le Graal ! « Ici, pendant trente ans, c’était un bar gay traditionnel », s’amuse le maître de céans Fabrice Loiseau, 50 ans, curé de l’église toulonnaise Saint-François-de-Paule située à quelques pas de là. C’est avec jubilation que l’abbé à la barbe poivre et sel m’explique comment sa société religieuse a racheté les locaux du Texas Bar au printemps 2015. Par une ruse de l’histoire, le prêtre a été mis sur la piste de cette bonne affaire par… le propriétaire de la plus grande discothèque gay de Toulon, homosexuel un tantinet réac, très opposé au mariage pour tous.

Grâce à son intercession, l’abbé s’est retrouvé en salle des ventes « le jour de la médaille miraculeuse. J’ai dit à Marie : “Écoutez, si vous le voulez pour vous, il faut arrêter maintenant parce que je ne peux plus surenchérir !” Du coup, l’autre enchérisseur s’est arrêté net en déclarant : “J’ai vu que l’abbé priait, il y tenait, je lui laisse.” » Furieuses, des ligues de vertu LGBT crient au sacrilège et tentent de faire annuler la vente au prétexte que l’abbé… aurait fait appel à des forces surnaturelles ! Dans le quartier du port, aux trois quarts maghrébin, les riverains de l’église et du pub catho-celtique accueillent en revanche cette divine surprise d’un bon œil. « Ouais, tu nous as dégagé les pédés ! » lancent même quelques zyvas au curé.

« Une démarche plus sensible qu’intellectuelle »

Moyennant quelques travaux et une bénédiction en bonne et due forme, Le Graal est inauguré par l’évêque en mai 2015 pour en faire un lieu consacré à la miséricorde et à l’évangélisation, notamment dirigée vers les musulmans. Bien que la licence III du bar associatif rebute de nombreux fidèles d’Allah, la société des Missionnaires de la miséricorde divine, fondée par l’abbé Loiseau voilà douze ans, y poursuit sa mission évangélisatrice. En burnous blanc ceint d’une ceinture noire et couronné d’une croix, les membres de la communauté, également active à Marseille et Draguignan, se situent dans la continuité des Pères blancs que le cardinal Lavigerie institua au xixe siècle pour évangéliser les populations indigènes.

Il était une foi les Pères blancs

On doit à Charles Lavigerie, archevêque d’Alger de 1867 à 1892, la fondation de la société des Missionnaires d’Afrique, dite aussi société des Pères blancs. Militant anti-esclavagiste artisan du ralliement de l’Église à la République, Lavigerie entend à terme « détacher l’Afrique du Nord du monde arabe et de l’islam ». Pour préparer l’évangélisation, à l’aide d’ethnographes coloniaux, les missionnaires forgent un « mythe kabyle » qui fait des Berbères d’Algérie les Auvergnats du Maghreb descendants de saint Augustin. Lavigerie sauve des milliers d’enfants algériens musulmans du typhus et de la famine, et installe deux groupes d’orphelins dans des villages chrétiens construits ad hoc en Kabylie. Suprême ironie de l’histoire, c’est du djebel kabyle où les Pères blancs avaient ouvert écoles et dispensaires que l’insurrection nationaliste partira.

Cent cinquante ans et quelques événements plus tard, « aborder » les musulmans afin de les amener à la conversion n’est guère plus aisé qu’au temps honni des colonies. Dans le quartier du port, longtemps appelé Chicago en raison de sa triste réputation, les 19 missionnaires de la communauté prêchent sur une terre de mission où le christianisme est minoritaire. Outre les quelques baptisés qui ont échappé au déterminisme ethno-religieux, une dizaine d’anciens musulmans toulonnais « cheminent » actuellement vers le Christ.

Vous connaissez la blague ? Comme Alger la blanche, Toulon possède un beau quartier européen en marge de la Casbah… Pour le natif de Tunis, la toponymie toulonnaise a quelque chose de familier : les salons de coiffure Sidi Bou Saïd voisinent avec les cafés Bizerte et Carthage. La ville de Raimu, ancien fief du lepénisme municipal, où le FN frôle encore les 30 % au premier tour, a quelque chose de la bigarrure marseillaise, délestée de la saleté des rues. C’est dans ce microcosme multiculturel que la petite église baroque Saint-François-de-Paule organise des messes tradis de rite tridentin, avec chants en latin, communion à genoux et prêtre officiant face à l’autel. Une forme extraordinaire réhabilitée par Benoît XVI.

En face du port, la quête du Graal réserve quelques surprises. Au comptoir, un Maghrébin entre deux âges débite une drôle de tirade : « Au nom de Dieu le clément, je vote pour Marine Le Pen même si elle me déteste. Elle est nationaliste comme son père que j’estime beaucoup ! » Appâté, je flaire le converti. Gagné. Augustin, de son nom de baptême, est « né il y a un an à la paroisse Saint-François-de-Paule » à Pâques 2016. Légèrement grisé par sa bière blonde, il décrit par le menu toutes les stations du long chemin de croix qui l’a conduit à Toulon. Un cas d’école du nouvel[access capability= »lire_inedits »] évangélisme pratiqué au bled. Adolescent dans un collège algérois à la fin des années 1970, Augustin a découvert des tracts… protestants disséminés par terre. « Jésus, conçu du Saint-Esprit, pas de la Vierge Marie », la formule a intrigué ce musulman qui « li[t] le Coran de A à Z ». Du ‘Issa coranique au Jésus chrétien fils de Dieu, il y a loin. Aussi Augustin a-t-il choqué ses coreligionnaires (« islamistes compris, qui refusent d’en parler ») en les questionnant sur le mystère de la Trinité, ce Dieu unique incarné en trois personnes, dans lequel le dogme islamique dénonce une déviance associationniste (shirk). Ce n’est qu’en 2002, près de vingt-cinq ans après ses premiers tiraillements, qu’Augustin a fini par rencontrer des évangéliques protestants très actifs en Kabylie (cf. encadré 2). « Ce qui marche dans les églises protestantes, c’est l’expérience d’une communion fraternelle qui touche les gens. Le “Voyez comme ils s’aiment” des premières communautés chrétiennes » s’actualise dans leur manière de vivre la grâce divine, m’indique Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon. Une famille de substitution, c’est un peu ce qu’a trouvé Augustin dans le protestantisme évangélique, puisqu’à la notable exception de sa femme musulmane son entourage l’a renié dès qu’il a cessé d’aller à la mosquée.

Au bout de dix ans de brimades et persécutions en tous genres, souffrant de troubles psychiques, Augustin a obtenu un bon de sortie vers la France en 2014. Rebelote dans la petite ville de province où l’accueille son frère assisté social depuis vingt ans. Quatre mois de cohabitation houleuse se sont soldés par des menaces de mort s’il n’abjurait pas. Peine perdue. Tel le héros du film L’Apôtre (cf. encadré 3), Augustin n’en a pas démordu. Après un dépôt de plainte classé sans suites « soi-disant faute de preuves » contre son frère qui « boit mais ne supporte pas qu’on doute de l’islam », la préfecture l’a placé dans un logement toulonnais pour demandeurs d’asile. Dès le lendemain de son arrivée, « une force [l]’a poussé droit vers le stade Mayol et l’église Saint-François-de-Paule », où le jeune vicaire Dubrule lui a donné « l’impression que toutes les portes du Ciel s’ouvraient ». Par la suite, il se rend à la messe, « difficile parce qu’en latin » et devient un catéchumène presque ordinaire. Augustin doit à la générosité d’une fidèle son hébergement gracieux dans une villa toulonnaise. Sa femme, qu’il « aimerai[t] toujours même si elle était restée musulmane », a eu des difficultés à devenir chrétienne, notamment parce qu’elle maîtrise mal le français. C’est à la suite d’un songe que la révélation christique lui est venue, entraînant son baptême en même temps que celui d’Augustin et de leurs trois enfants.

Comme l’observe Bérangère, une jeune paroissienne qui a redécouvert la foi adulte par la lecture de Léon Bloy, « les musulmans qui se convertissent sont beaucoup plus souvent dans une démarche sensible qu’intellectuelle ». L’abbé Loiseau me le confirme, 40 % des conversions de musulmans se produisent à la suite de phénomènes miraculeux (visions, rêves, guérison subite). Dans leur immeuble du 104, cours Lafayette, à quelques mètres de l’église,

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Mai 2017 - #46

Article extrait du Magazine Causeur

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