Entre débines et orgasmes, Joël Séria, réalisateur culte des Galettes de Pont-Aven raconte une jeunesse française dans son nouveau roman L’hôtel des amours faciles.


Nous avons eu la primeur de lire L’hôtel des amours faciles, le dernier roman de Joël Séria. Et nous avons été emballés par le ton à fleur de sommiers et cette rage quasi-domestique qui accompagne tous les débuts de vie professionnelle. Séria n’esquive pas la banalité du quotidien. Il ne truque rien. Il balance sur la page blanche, son trop-plein de rancœurs et aussi ses joies fugaces. Le garçon est partageur dans l’extase comme dans l’âpreté. Son témoignage touche au bas ventre car il pratique une littérature sans filtre, à l’uppercut. Il ne feinte pas. Il ne se prend pas pour le grand écrivain qui se regarde rétrospectivement avec complaisance. Séria allonge sa prose raide sans les ornements mensongers et le lecteur encaisse. Le lecteur en redemande même puisqu’il y puise une rugosité jouissive, un élan de vérité surtout. Dans ses films comme dans ses écrits toujours intimes, ça sent la savonnette et les draps souillés, les rêves de gloire s’épongent au petit matin dans de sordides chambres de bonnes. Les putes font office d’anges gardiens.

Le spectre de l’Algérie

En ce temps-là, planait sur la jeunesse française le spectre de l’Algérie. Son personnage principal, Roger Lentier, réformé à la hussarde, en rupture familiale, traîne son mal-être dans une capitale qui n’aime déjà pas les perdants. Le jeune homme a pas mal trinqué. Il vient d’Angers et tente sa chance à Paris dans la figuration, le roman-photo ou la manutention. Le lit de la Seine est encore plus sauvage et mouvant que celui de la Loire. Apprenti-comédien, chauffeur-livreur, écrivain à la recherche d’un éditeur, Joël Séria nous raconte ses années d’apprentissage. C’est à la fois drôle et pathétique, la gaudriole n’empêche pas les nobles sentiments. On retrouve dans cette fiction, les mêmes tourments qui ont fait le succès du réalisateur. Cette zone grise, très originale, une veine rarement exploitée par le cinéma, entre ode à la fesse et portrait sociologique forcément amer d’une génération. Il y a dans toute son œuvre, un coté gourmand, jamais salace où les filles girondes déploient leur naturel expansif et puis une volonté de dénoncer, sans les cymbales habituelles de l’intelligentsia, les croyances absurdes, les saloperies anodines, enfin toute la veulerie humaine. Séria est un cinéaste féministe et débridé, photographe sensible d’une époque loin d’être bénie plutôt en phase de désenchantement. Á la fin pourtant, le vivant l’emporte toujours. Chez Séria, les corps entrent en éruption, le désir a une fonction tribunicienne et la chair exulte naturellement. Comme nous regrettons qu’il n’ait pas eu la chance de tourner la suite des Galettes de Pont-Aven.

Le désespoir ne résiste pas aux corps-à-corps 

Ce roman de la tendresse érotique, où les difficultés matérielles et les jouissances sans entraves rythment les journées, nous plonge dans la grisaille des années 60. Jamais, un auteur n’avait aussi bien décrit l’ambiance réconfortante des brasseries au skaï éraflé et au zinc dépoli. La Slavia adoucit les nuits et les filles dévoilent leurs poitrines au coin des rues. Séria emprunte des accents à la Boudard, cet esprit des fortifs, pour parler des rapports francs et consentis, de ces cavalcades qui laissent amorphes et complètement rassérénées. On croise dans ces tableaux nocturnes, un metteur en scène harceleur, la figure de Michel Simon, une pipeuse de cabaret et un couple partouzeur. Et puis, quand le jazz est là, la mélancolie s’en va. « Sans diplôme, la boule à zéro, affublé d’un vieux duffle-coat, ma valise en carton imitation croco posée près de moi, sans aucune personne vers qui me tourner, j’étais vraiment un pauvre môme » se souvient-il, le moral au fond des chaussettes. On a connu, il est vrai, de meilleurs départs dans l’existence. Le désespoir ne résiste pas longtemps aux corps-à-corps enfiévrés. Les femmes seront sa planche de salut. Elles s’appellent Betty, la voisine provinciale devenue l’émancipée, Margot la bien-aimée, Jean Seberg, l’américaine à Paris en voie de starification ou la lumineuse Jeanne Goupil. Dans cette succession d’amours plus ou moins contrariées, à la sauvette ou en sourdine, Séria faisait déjà tourner sa caméra intérieure.

L’hôtel des amours faciles, Joël Séria – éditions La Thébaïde, 2019.

Lire la suite