Camp de migrants, sous la cité de la mode et du design à Paris, mai 2015 (Sipa : 00714563_000016)

Propos recueillis par Gil Mihaely

Causeur. Traditionnellement, en hiver, l’attention médiatique se tourne vers les SDF. Entre les plans « grand froid » déclenchés par les préfectures et la célébration de l’anniversaire de l’appel de l’abbé Pierre lancé le 1er février 1954, les médias dressent le tableau d’un fléau qui ne cesse d’empirer sur fond d’inaction gouvernementale et d’indifférence du public. Ce tableau correspond-il à la réalité ?

Julien Damon[1. Professeur associé à Sciences-Po, collaborateur régulier du Point, ancien chef du département Questions sociales au Centre d’analyse stratégique, Julien Damon a été directeur des études à la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf). Il a notamment publié L’Exclusion, La Sécurité sociale et Les Classes moyennes dans la collection « Que sais-je? ». Sa thèse de doctorat a été publiée aux PUF sous le titre La Question SDF]. S’il est parfaitement vrai que le phénomène a toujours existé et que les pouvoirs publics réagissent traditionnellement sous la forme d’une « politique du thermomètre », en s’excitant en hiver, il est faux de dire qu’on ne fait rien. Au contraire. La France fait beaucoup. Mais il faut d’abord dire qu’il est très difficile de définir ce problème.


Abbé Pierre – l’appel du 1er février 54 par ShilaDowning

Mais tout le monde sait ce qu’est un SDF !

Peut-être, mais il n’en existe aucune définition légale ou administrative. Jusqu’en 1994, le Code pénal punissait les délits de mendicité et de vagabondage. « SDF » est simplement un sigle qu’on trouve sur les registres de police depuis la fin du XIXe siècle pour désigner des errants indigents et inquiétants, des gens pauvres qui n’ont pas de toit.

Combien sont-ils ?

La bonne question serait plutôt : combien sont-ils ce soir ? D’une façon générale, SDF est une situation transitoire, qui recouvre d’ailleurs une très grande diversité de parcours : certains sont à la rue ou dans les centres d’hébergement tous les soirs depuis cinq, six, dix ans ; d’autres ne seront à la rue qu’une journée, une semaine ou un mois et plus jamais ensuite.

Dans les années 1990, les estimations oscillaient entre 100 000 et un million de sans-abri – de même qu’aux États-Unis, on lisait qu’il y avait entre 300 000 et trois millions de « homeless ». Insee et Ined (l’Institut national d’études démographiques) ont fait des efforts et ont lancé deux grandes enquêtes sur les « sans-domicile » – des personnes qui dorment dans des espaces non destinés au logement ou dans des centres d’hébergement. Ont ainsi été dénombrées, au début des années 2000, un peu plus de 80 000 personnes et, au début des années 2010, environ 140 000 personnes.

Vous ne pouvez donc pas nier que la situation empire !

Si on observe nos rues, incontestablement. Mais il faut se méfier des chiffres qui, en l’espèce, sont éminemment politiques. Pour vous donner une idée, je vais vous raconter une histoire. En 1987, le père Wresinski, fondateur de l’association ATD Quart Monde, a rendu un rapport célèbre, où l’on trouvait le chiffre de 400 000 personnes « mal logées ». Une décennie plus tard, l’abbé Pierre parlait de 500 000 sans-abri en France, un chiffre très commenté car il a surpris et choqué. Il y a une quinzaine d’années, j’ai entendu quelqu’un demander à l’abbé  Pierre, qui était très malin, d’où il sortait son chiffre. Et voilà ce que fut sa réponse : « Wresinski avait dit 400 000. Je ne pouvais pas dire moins. »

Voulez-vous dire qu’on raconte n’importe quoi ?

Je dirais plutôt que les opérateurs associatifs ont intérêt à annoncer des chiffres très élevés et à décréter que le problème s’aggrave pour obtenir plus de moyens publics et de mobilisation privée en faveur de la cause qu’ils défendent. Et d’une certaine façon, l’État a un intérêt inverse : voir le nombre de personnes sans-abri diminuer pour dépenser moins ! En tout cas, malgré des efforts considérables et un certain progrès, une très grande imprécision statistique demeure en la matière. Cela dit, l’échelle nationale n’est pas très pertinente, parce que le vrai problème se pose ville par ville. Ce soir, à Paris, à Marseille ou à Pleumeur-Bodou, combien de gens dorment dans la rue ou dans les centres d’hébergement ?

Justement, on doit bien pouvoir recenser, ville par ville, les gens qui appellent les urgences sociales pour trouver un abri pour la nuit ?

On connaît les données relatives aux prises en charge des sans-abri. En revanche, les chiffres des appels au 115 (ce numéro spécial qu’on ne trouve qu’en France pour les sans-abri) ne sont pas vraiment utilisables car le nombre d’appels diffère du nombre d’appelants. Si les appels sont de plus en plus nombreux, c’est parce que le système est de plus en plus connu. À Paris, il est plus utilisé comme un mode de réservation des nuits d’hôtel social que comme un outil de signalement des urgences.

Avez-vous pour votre part une définition plus opérante du phénomène ? Et pouvez-vous donner vos propres chiffres ?

Pour moi, les « SDF » sont des gens qui sont dans la mouise, la misère la plus noire. Ou, pour être plus précis, des individus et des familles, français ou étrangers, qui se retrouvent soit dans les rues des grandes villes, soit dans les centres d’hébergement du système français de prise en charge des SDF. Quant au noyau dur des « SDF de longue durée » (comme il y a des chômeurs de longue durée), il s’agit de quelques milliers de personnes qui dorment à la rue, vivent dans la rue, ont créé leur « espace privé dans l’espace public ». À côté, il y a des dizaines de milliers de personnes qui se retrouvent ponctuellement dans cette situation. Et là on peut donner un chiffre solide et intéressant. Parmi les personnes vivant en France, plus de 500 000 déclarent avoir connu la rue ou les services d’hébergement. Donc 1 % de la population française, à un moment ou à un autre, a pu s’estimer SDF.

Pourtant, 13 % des Français estiment que ça peut leur arriver – idée du reste largement propagée par les médias…

Pire encore, si un Français sur sept pense que ça peut lui arriver, un sur deux pense que ça peut arriver à tout le monde. C’est d’ailleurs parfaitement exact au sens strict, mais – et c’est un gros mais ! – absolument pas avec la même probabilité ! Selon les enquêtes Insee et Ined, les sans-domicile français viennent pour la plupart de milieux très pauvres et sont très souvent des anciens « clients » de l’aide sociale à l’enfance issus de familles absentes ou défaillantes. Mais la majorité sont des immigrés sans-papiers ou des ressortissants des pays les plus pauvres de l’Union européenne. Pour les Français, membres des classes moyennes et, à plus forte raison, supérieures, la probabilité de se retrouver dans cette situation est infime.

Pourquoi les Anglais ou les Allemands sont-ils beaucoup moins nombreux à penser qu’ils peuvent se retrouver à la rue ?

Il faut commencer par dire que, malgré tout ce qu’on peut entendre, la France se distingue par sa générosité. Nous sommes les champions du monde de l’aide aux sans-abri. Nos villes et nos pouvoirs publics sont les plus accueillants et les plus généreux. Collectivement, nous les Français sommes très tolérants, chaleureux, sympathiques, compréhensifs, hospitaliers. Si les Français sont ceux qui en Europe ont le plus peur de devenir un jour sans-abri, ils sont aussi les plus nombreux à croire que la question des sans-abris est d’abord un problème de logement ou d’emploi, et marginalement un problème de défaillance ou d’addiction personnelles. Il n’y a pas un pays où l’on croit davantage qu’en France qu’on devient SDF à cause d’un divorce, du chômage ou de la perte d’un logement. En clair, nous avons beaucoup moins tendance que les autres à imputer ce problème à la responsabilité individuelle.

Si la peur de la déchéance sociale nous a fait fabriquer un SDF fantasmé, qui sont les SDF concrets ?

Il y a trois catégories principales. Tout d’abord, des jeunes, fugueurs ou en rupture familiale, qui deviennent souvent des zonards et des punks à chiens. Deuxième type de trajectoire : des gens qui perdent peu à peu pied à la suite d’une séparation, de la perte d’un emploi et de leur logement, d’une galère quelconque, etc. Ces deux catégories souffrent de faiblesses en termes de réseaux familiaux et amicaux, faiblesses que cherchent à compenser les réponses publiques. Mais la catégorie la plus importante, ce sont les immigrés. Ce n’est pas nouveau en soi. Les « vagabonds » ont toujours été des gens qui venaient d’ailleurs. Les clochards parisiens des années 1950 et 1960 étaient pour la plupart d’anciens ouvriers agricoles qui n’arrivaient pas à s’insérer dans la grande ville. Mais aujourd’hui le phénomène est d’une tout autre ampleur : une partie grandissante de personnes recensées comme sans-abri – dormant dans les rues, faisant la manche, hébergées par le système d’urgence – sont en situation « grise » ou totalement irrégulière sur le territoire.

Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, vous voulez dire que SDF est souvent synonyme de sans-papiers ?

Absolument et de plus en plus ! Le Samu social de Paris héberge très majoritairement des sans-papiers, ce qu’il reconnaît parfaitement. Le sans-abri à l’ancienne, le clochard barbu parisien, le cadre déclassé ou le jeune Français en fugue sont devenus rares. Les quelques milliers de personnes qui souffrent souvent de troubles psychologiques ou psychiatriques graves et d’addictions se révèlent être les plus visibles. Cependant, dans les centres d’hébergement, les sans-papiers sont le plus souvent majoritaires. Cela s’explique par l’effacement des frontières, la facilité des voies de communication et, je le répète, par le fait que les sans-abri ne sont nulle part mieux traités qu’en France.

L’état de SDF est donc pour beaucoup un « sas » dans l’immigration. On commence par la rue avant de trouver un boulot au noir, un logement chez un « marchand de sommeil » puis d’avancer petit à petit dans la vie…

Absolument. Dans les grandes villes, la rue a une double fonction : sas et nasse. Sas pour des pauvres (qu’ils soient français ou étrangers) attirés par ce que le centre urbain propose, notamment en termes d’emploi, pour s’insérer socialement et économiquement. Et nasse pour des gens piégés dans la pauvreté, dans les ghettos, les bidonvilles, les centres d’hébergement, et dont la situation s’aggrave et se dégrade. Ils vont picoler, recourir à des expédients pour supporter leurs difficultés, entrer dans des réseaux plus ou moins illégaux… Mais le point fondamental, c’est qu’une ville riche attire les pauvres.

Pensez-vous que l’existence des SDF, des bidonvilles et des « marchands de sommeil » est liée au fait que les marchés du logement, public et privé, comme celui du travail sont très encadrés, donc trop rigides ?

C’est bien possible. De fait, s’il y a trop de normes, s’il est de plus en plus difficile de louer un logement – quand bien même on a la somme nécessaire –, certains n’y accèdent pas. Les gens qui ne peuvent pas se payer la ville formelle mais dépendent d’elle pour gagner leur vie passent alors par la ville informelle et illégale. C’est la fonction, dans le monde entier, des bidonvilles. Il faut rappeler que, mise à part une « parenthèse enchantée » entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1990, il y a toujours eu des bidonvilles en France, même si le mot date des années 1930. Une particularité de l’époque tient à l’ampleur de l’intervention publique, qui augmente chaque année. L’État dépense aujourd’hui des milliards d’euros pour des hébergements d’urgence, des Samu sociaux et autres dispositifs, tandis qu’avant 1985 il n’y avait quasiment aucun budget, à l’échelle nationale, pour ces affaires. Les œuvres privées se débrouillaient seules, avec les collectivités locales !

Que faut-il faire pour mieux affronter ce problème ?

D’abord nommer les choses. Aussi longtemps qu’on ne comprendra pas que la question des SDF renvoie fondamentalement à la question migratoire, il sera difficile d’avoir un débat sérieux. Ensuite, je pense que ce n’est plus à l’État de s’occuper des SDF. Il faut décentraliser la politique de prise en charge et confier ces responsabilités – et les moyens afférents – aux métropoles. Mais dans un système de frontières ouvertes, on ne peut pas gérer le problème à la seule échelle d’un État. C’est donc à l’Europe de s’en occuper en forçant les États qui ne font rien à faire. Reste une dernière option : fermer les frontières et reprendre le contrôle national de l’immigration… Tout le reste, c’est du pipeau !

Julien Damon, La Question SDF, 2e édition, PUF, 2012.

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