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Quand une identité chasse l’autre

Les Européens sont en train de provoquer leur propre faillite civilisationnelle.

Quand une identité chasse l’autre
Des statues de Platon et de la déesse Athéna à Athènes le 12 décembre 2012 Petros Giannakouris/AP/SIPA AP21338655_000009

Aujourd’hui, on nous répète qu’il faut “déconstruire” les identités, et “identitaire” est devenu un terme d’opprobre. Sauf que les seules identités qu’on nous enjoint de déconstruire sont celles des Européens soi-disant “dominateurs”, tandis que celles des minorités “opprimées” sont à préserver et à louanger. C’est ainsi qu’une civilisation millénaire devient complice de sa propre destruction.


La guerre russo-ukrainienne a mis en lumière ce paradoxe : l’identité collective est un bien sacré lorsqu’un peuple agressé défend son intégrité, mais une revendication scélérate en temps de paix et au regard de sa culture et de ses mœurs. Ce premier paradoxe en cache un second puisque les identités « traditionnelles », démantelées en tant que constructions sociales supposées dénuées de fondement naturel et de légitimité morale, volent un peu partout en éclats tandis que des revendications identitaires jusqu’alors minoritaires occupent le devant de la scène : pour de bonnes raisons chaque fois que le droit des individus et des peuples à disposer d’eux-mêmes a été bafoué ; pour de mauvaises s’il ne s’agit que de trouver dans l’identité des autres la cause des malheurs qu’on a endurés. Alors que les civilisations anciennes n’ont survécu qu’en préservant un équilibre toujours fragile entre construction et destruction, la nôtre déconstruit à tout-va comme pour mieux affirmer son besoin illimité de liberté et un sens de l’altérité qu’elle pense exemplaire. N’abandonnons donc pas l’identité aux identitaires, et ne la laissons pas non plus aux mains de ses fossoyeurs ! 

Car la déconstruction va bon train, et sur tous les terrains : celle de la nation depuis des décennies déjà, mais aussi de l’art qui n’a plus de raison d’être que s’il s’autodétruit ; de la culture bien évidemment (« Il n’y a pas de culture française » !), et même du sexe qu’on pensait pourtant la chose la plus naturelle qui soit avant qu’il cède la place au genre (« On ne naît pas femme, on le devient »). C’est maintenant  la mère qui est soupçonnée de capter de manière trop exclusive une affection qui devrait se porter sur « tous ceux qu’on aime » et qui sont tous faut-il croire des « mères » potentielles, à moins qu’on envisage de bannir définitivement ce terme datant de l’âge des cavernes. L’utérus artificiel, qui remplira bientôt la fonction matricielle jusqu’alors réservée à la mère, n’apportera-t-il pas prochainement la preuve que la nidification à l’ancienne est révolue ? Pas question non plus d’enfermer les rats dans la catégorie infamante des « nuisibles », et c’est sans craindre le ridicule que certains écologistes les qualifient désormais de « surmulots » : une nouvelle identité certes, mais moins stigmatisante que l’ancienne pour ces innocents rongeurs !

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Fascinant comme tous les phénomènes de décadence, ce déconstructionnisme effréné ne serait qu’un nouveau byzantinisme dont on pourrait se divertir s’il n’avait ouvert la voie à des offensives hyper-identitaires qui mettent autant à mal le bon sens humain que l’universalisme républicain. Car la déconstruction – qui eut en philosophie son heure de gloire et sa raison d’être quand elle était défendue par Heidegger ou Derrida – est devenue une arme de guerre, et l’abolition des identités anciennes permet l’émergence d’identités nouvelles qui se prétendent tantôt plus originelles, tantôt libérées de tout ancrage naturel comme de toute dépendance culturelle. Devenue un pur produit du vouloir humain, l’identité n’est plus alors qu’une réalité malléable selon les désirs de chacun, sans qu’il soit possible de savoir qui décide en réalité d’être ceci plutôt que cela. Un individu qui, à force de se déconstruire afin d’explorer ses identités potentielles, ne règne plus que sur ses fantasmes, est-il encore un sujet libre et autonome ? Ces revendications témoignent en tout cas d’une ignorance ou d’un mépris de la réflexion critique occidentale selon laquelle l’identité n’est pas nécessairement un carcan étriqué dont il faudrait à tout prix se libérer pour être en accord avec soi-même et répondre de manière adéquate aux nouvelles normes de civilité.

S’il est en effet une notion que philosophes, romanciers et poètes n’ont cessé de sonder, de redéfinir et de rectifier, c’est bien celle d’identité. Avec le « Que sais-je ? », la question du « Qui suis-je ? » est aussi vieille que l’humanité, et l’on n’en finirait pas d’énumérer tous ceux et celles qui, de Marc-Aurèle à Proust, de Montaigne à James Joyce et Virginia Woolf, se la sont posée sans chercher à faire de leur interrogation, curieuse ou angoissée, une idéologie militante et revancharde. La question était plutôt de savoir si l’identité personnelle ou collective est d’autant plus ouverte à l’universel qu’elle est ancrée dans sa singularité, ou s’il lui faut au contraire renoncer à tout enracinement pour ne rien concéder à un repli sur soi stérile et sectaire. On n’a pas non plus attendu les partisans du « tout est culturel, rien n’est naturel » pour tenter d’évaluer la part respective de la nature et de la culture dans ce prodige d’équilibre qu’est une identité vraiment libre car capable d’évoluer dans le temps et de s’adapter sans se renier aux exigences du moment. 

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L’identité dont on nous dit aujourd’hui qu’elle n’est qu’une construction sociale et un foyer d’iniquité n’est donc que la caricature simpliste et grossière d’une réalité psycho-sociale infiniment plus complexe et nuancée : « L’identité peut bien n’être pas parfaite coïncidence de soi-même à soi-même : elle n’en est pas moins le point de fuite qui ouvre la perspective à l’intérieur de laquelle toute conscience personnelle se connaît et se fait reconnaître. Si ce point de fuite disparaît, on tombe dans la dispersion et le chaos », disait très justement Marc Fumaroli.[1] Dispersion et chaos, comme on le voit chaque fois que la déconstruction agit telle une bombe à fragmentation qui, détruisant une identité ancienne, laisse le champ libre à des micro-identités exigeant d’être reconnues pour telles. Mais aussi rigidification mortelle dès lors que les identitaires de tous bords s’empressent de récupérer la mise et de s’approprier ce dont ils prétendaient s’émanciper quand il s’agissait d’une identité traditionnelle. Or, si la tentation « identitaire » est inhérente à l’identité, la culture a ou avait justement pour fonction de désamorcer ce mécanisme et de préserver ainsi l’équilibre entre individu et société.

La différence est par ailleurs grande entre la déconstruction qui se contente de faire apparaître la pluralité – le fameux « Je est un autre » rimbaldien – à la place de l’unité fictive qu’on pensait propre à l’identité, et celle qui ambitionne de refonder le sujet sûr d’autres bases que celles léguées par une tradition religieuse ou l’histoire de la pensée. Pour les individus comme pour les peuples, l’enjeu de la déconstruction n’est plus alors d’expérimenter sa multiplicité, mais de renoncer aux formes de domination de soi-même et du monde qui interdisent de se découvrir libre car « souverain ». La pensée occidentale est à cet égard si riche et si audacieuse qu’on mesure à travers elle l’indigence du débat actuel qui s’enlise dans un affrontement sans issue entre les pourfendeurs de l’identité dès lors qu’elle n’est pas pensée et vécue comme une construction sociale à tout moment révocable, et les sectateurs d’une affirmation de soi nourrie de ressentiment et désireuse d’en découdre avec tout le monde, sauf bien entendu avec soi-même. Championne de la déconstruction dont elle a exporté les méthodes dans le monde entier, et hantée par le spectre d’une identité bornée et meurtrière qui rappellerait celle de l’Allemagne nazie, l’Europe est d’autant plus impuissante à relever le nouveau défi identitaire qui s’impose à elle qu’elle se détourne de sa propre tradition culturelle, suspectée d’avoir engendré la bête immonde que serait en soi l’identité : un terme qu’il conviendrait de prononcer avec autant de réprobation que de dégoût !

Fragilisée par ce conflit interne, l’Europe est également menacée de l’extérieur car, tandis que les Occidentaux, et les Français tout les premiers, s’acharnent à déconstruire les derniers vestiges des identités qui furent les piliers de leur civilisation, d’autres peuples et empires consolident la leur et se protègent de tout ce qui pourrait la mettre en péril. François Jullien peut bien affirmer, visant principalement les Européens, qu’« il n’y a pas d’identité culturelle » (L’Herne, 2016), aucun Chinois ne supporterait d’entendre dire qu’il n’y a pas d’identité chinoise ! Si un « choc des civilisations » doit se produire, il ne pourra donc survenir qu’entre des ennemis, ou au moins des adversaires conscients de leur identité respective, et non entre des compétiteurs dont l’un aurait déjà renoncé à la sienne pour ne pas offusquer le reste de l’humanité qui regarde en fait, avec mépris ou stupeur, ce geste de dépossession à ses yeux irresponsable et suicidaire. Jusqu’à quand les Européens pourront-ils donc mettre au compte de leur « belle âme », et de leur sens inégalé de l’altérité, une faillite civilisationnelle qu’ils ont eux-mêmes provoquée ?


[1] Marc Fumaroli, « Aristée et Orphée : L’Europe de l’action et l’Europe de l’esprit », in Y. Bonnefoy et al. (dir.), L’identité littéraire de l’Europe, Paris, PUF, 2000, p. 7.

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est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des religions à la Sorbonne. Dernier ouvrage paru : "Jung et la gnose", Editions Pierre-Guillamue de Roux, 2017.

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