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Nathan Hill, l’Américain qu’on attendait

Nathan Hill, l’Américain qu’on attendait
Nathan Hill. Photo: Francesca Mantovani

Les romans américains de la rentrée sont souvent des produits calibrés lancés comme des nouvelles lessives. “Les Fantômes du vieux pays”, pour une fois, échappe à la règle.


Le grand roman américain de cette saison, en France, sera donc Les Fantômes du vieux pays, de Nathan Hill. Il en faut un, en général, par rentrée littéraire. Si possible écrit par un primo-romancier dont les droits ont déjà été achetés une fortune sur manuscrit et qu’une habile politique commerciale réussit à faire passer pour le nouveau Norman Mailer, le successeur de Don DeLillo, l’héritier de John Irving, le fils spirituel de William Styron. Il arrive que ça marche, comme en 2002, lorsque le public français découvrit Les Corrections, de Jonathan Franzen. Mais ce type d’opération peut aussi échouer lamentablement comme cela fut le cas en 2016 pour City on Fire, de Garth Risk Hallberg, qu’une presse moutonnière avait présenté comme le livre « incontournable »[tooltips content=’À quand une proposition de loi pour mettre à l’amende le critique qui emploie « incontournable » ?’]1[/tooltips] et qui s’est révélé un pavé indigeste.

Tous ses personnages donnent l’impression qu’il leur suffirait de presque rien pour devenir des tueurs de masse psychotiques

Avec les 700 pages serrées des Fantômes du vieux pays, on a plutôt affaire à une excellente cuvée. Sans doute parce que Nathan Hill a compris une chose simple : un grand roman ne surgit pas de nulle part. Un écrivain, aussi doué soit-il, ce qui est visiblement son cas, ne se révèle pas tant par l’innovation formelle ou l’expérimentation hasardeuse que par sa compréhension de ce qui hante ses contemporains –compétition permanente, angoisse du déclassement, fuite en avant dans le virtuel, oubli de l’histoire qui revient pourtant à l’occasion avec la brutalité d’une gifle.

La force de Nathan Hill est la force paradoxale des grands écrivains réalistes : il ne se contente pas de rendre compte du réel, il sait changer son angle de vue et, à la manière d’un sniper, bouger sans cesse de poste de tir pour atteindre sa cible. Au point que ce que l’on croyait connaître de notre société devient soudain étrange, voire menaçant. Tous ses personnages donnent ainsi l’impression qu’il leur suffirait de presque rien pour devenir des tueurs de masse psychotiques derrière leur existence banale et policée. Il sait, de surcroît, orchestrer tout cela dans une narration qui joue sur tous les registres, de la satire au drame, de la violence à l’éclat de rire désespéré, du roman d’apprentissage à la tragédie amoureuse.

Quand Nathan Hill nous promène, de 1968 à 2011, dans une chronologie savamment bouleversée, ce n’est pas pour le plaisir artificiel d’égarer le lecteur, mais plutôt pour le mettre à l’unisson de son personnage central, Samuel Anderson, la quarantaine désabusée, universitaire de troisième ordre dans la banlieue de Chicago, qui découvre la vérité de son existence par des allers-retours forcés entre un présent où il se sent exilé et un passé plein de failles, de chausse-trapes et de refoulements sexuels plus ou moins névrotiques. Pur produit de la classe moyenne, Samuel a été abandonné par sa mère à onze ans, à la fin de l’été 1988. Il ne s’en est jamais vraiment remis, surtout que cette mère, Faye, est partie sans prévenir. Et elle n’a pas disparu pour un autre homme, même si le père de Samuel, cadre supérieur dans les surgelés, n’avait rien d’une personnalité exaltante.

Une peinture de la vie universitaire américaine qui rappellera les meilleures pages du Philip Roth des débuts

Au début des Fantômes du vieux pays, Samuel Anderson est seul dans son bureau de la fac, il songe encore, des années après, à son impossible amour d’adolescence pour une ancienne voisine devenue une violoniste virtuose. Il attend d’être bien certain que plus personne ne rôde dans les couloirs pour se brancher sur un jeu vidéo en ligne, Elfscape, où il se transforme en chasseur de dragons. Certains se droguent, lui passe ses nuits dans un monde virtuel sous le pseudonyme de Dodger et finit par mieux connaître ses partenaires invisibles que ses collègues. C’est à cause de cette addiction qu’il n’apprend qu’avec deux jours de retard, autant dire une éternité à l’époque du flot d’infos en continu, qu’une femme d’une soixantaine d’années a agressé un candidat à la primaire républicaine, gouverneur ultra-conservateur du Texas, en lui lançant une poignée de graviers à la figure.

Il se trouve que cette femme est la mère dont il n’a plus la moindre nouvelle depuis un quart de siècle. L’information le surprend, mais le laisse d’abord dans une relative indifférence. Il a assez souffert l’été de ses onze ans pour ne plus rien se sentir de commun avec cette femme. De plus, il a d’autres problèmes, plus urgents. Une étudiante, petite créature parfaitement abjecte, qu’il accuse d’avoir triché à un devoir sur Hamlet, a décidé de le faire virer pour se venger.

Le lecteur aura ainsi le droit à une peinture de la vie universitaire américaine qui rappellera les meilleures pages du Philip Roth des débuts, à cette différence qu’une fac américaine de 2011 ressemble désormais au monde de Kafka, avec des étudiants mutants dont la vie intérieure se résume aux « cinquante sentiments » proposés par les réseaux sociaux. Comme un malheur n’arrive jamais seul, Samuel se retrouve au même moment dans une situation financière critique. À l’âge de vingt-cinq ans, après la publication d’une seule nouvelle, il a été considéré comme un des principaux espoirs de la littérature américaine, raison pour laquelle un agent lui a versé un à-valoir considérable pour un roman. Celui-ci n’ayant jamais vu le jour, il doit rendre l’argent. Logique, comme le lui explique son agent : « Le livre, c’est juste l’emballage, le contenant. (…) Ce qu’on crée, en réalité, c’est de la valeur. Le livre, c’est juste une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt. »

Un admirable peintre de l’enfance malheureuse

La seule solution que Samuel trouve, pour éviter la ruine, est donc de proposer un livre d’enquête sur sa mère, cette femme mystérieuse et inhumaine, qui lui racontait des légendes de sa Norvège d’origine, lisait les poètes de la beat generation et avait participé aux mouvements contestataires de l’année 1968. Il est même prêt, comme le souhaite l’agent, à transformer cette enquête en récit à charge.

Avec Les Fantômes du vieux pays, Nathan Hill se révèle un admirable peintre de l’enfance malheureuse, des traumatismes fondateurs qui font que certains finissent par se faire tuer dans un char pendant la guerre du Golfe tandis que d’autres grossissent à vue d’œil derrière des consoles de jeux, et montre sans grandiloquence comment une barbarie douce, policée se répand dans une société américaine qui peine à se voir telle qu’elle est, et encore plus à se raconter.

Se raconter et raconter son temps, c’est pourtant le défi que s’est donné ici Nathan Hill, défi qu’il relève avec une force émouvante et impressionnante à la fois, en jouant ironiquement sur les quatre situations de base des jeux vidéo auxquels Samuel est accro et qui résument soudain, de façon dérisoire et irréfutable, la condition humaine : « Ennemi, obstacle, énigme, piège. »

Les Fantômes du vieux pays, de Nathan Hill (traduit par Mathilde Bach), Gallimard, 2017.

Septembre 2017 - #49

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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