Jean-Pierre Montal donne, avec Les Leçons du Vertige, un roman qui est plus qu’une lecture : une rencontre. Il y a ainsi des romans que l’on aime, d’autres que l’on n’aime pas, que parfois l’on déteste, ou encore des romans que l’on subit, que l’on s’oblige à lire etc. Et puis, il y a des rencontres. Elles sont rares, sûrement en grande partie inexplicables. Et c’est tant mieux.

La gouaille des femmes d’autrefois

C’est le second roman de l’écrivain Jean-Pierre Montal, par ailleurs éditeur et co-fondateur des éditions Rue Fromentin.

Les Leçons du Vertige est un roman à l’histoire très française, ce qui par les temps qui courent est, entendons-nous bien, une forte qualité. On songe à Nimier, aux hussards, à des écrivains comme Chardonne ou, dans une veine autre, Delteil. Non pour ce qu’ils pourraient éventuellement avoir en commun mais pour le fondu au noir et la sépia de l’écriture de Montal. Une histoire faisant naviguer son lecteur entre le mitan des années 80 et maintenant. C’est l’une des grandes qualités du roman que de faire revivre ces années-là. Les personnages sembleront extraordinairement familiers à quiconque a eu autour de 16 ans à cette époque-là. Lors d’une randonnée avec ses deux fils, Charles et Pierre, le vieux Claude Varlin leur demande de renouer contact avec Gilberte, sa sœur, leur tante, perdue de vue. Elle n’est pas facile, Gilberte, on pense à la gouaille d’Arletty dans le film Hôtel du Nord de Marcel Carné, ces femmes d’hier qui n’avaient pas besoin de twitter pour imposer le respect. Y compris à coup de cendriers ou de tasses dans la tronche, si nécessaire. Comme fait Gilberte. `

On s’attend à l’entendre dire la réplique célèbre, « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ! ». Il n’est de respect et d’autorité authentiques que dans l’intonation, pas dans la violence ou la sanction. Et c’est un des défauts de notre époque que de confondre cris énervés et autorité. On aimera croire aussi que Montal a pensé à certaine femme d’aujourd’hui, journaliste et directrice de magazine. Du reste, le lecteur croisera des gens que peut-être il aura rencontrés ici ou là, ainsi l’énigmatique écrivain Jean Ronulesco – auteur, ici comme dans le réel, de romans aux titres ésotériques. Montal parle de ses univers personnels, toujours par touches légères et sensibles.

Le roman est un objet de chair

Pierre retrouvera Gilberte. La quête est initiatique, même si le féminin éternel n’a pas la forme éthérée habituelle. Elle le conduit sur les lieux de son enfance et de son adolescence : Saint-Etienne. Les poteaux carrés de la finale de foot perdue, Saint-Etienne demeure un mythe du ballon rond en France. Les « verts », le gardien Curkovic. C’était la Guerre Froide. Et l’entreprise Manufrance, une époque où il y avait du travail. Où le chômage n’était pas considéré comme chose normale par les hommes politiques. À travers ses personnages hauts en couleur, Montal nous fait vivre et revivre plusieurs époques. Celle de la fin du 20e siècle, une France comme engloutie, que l’on se remémore comme l’on verrait un film avec Lino Ventura en videur de boîte de nuit. Le Vertige, par exemple, la boîte où Pierre, alors adolescent, a connu nombre de ses premières initiations à la vie, sous la houlette de son oncle Jean-Jacques, Jeanji pour les intimes, le mari de Gilberte la gouaille. Un monde où les femmes parlent de cul dans les toilettes, sont, se savent et se veulent désirables ; et où la vie nocturne a son identité propre, selon le lieu du monde où l’on est.

Au temps des gitanes

Alternant les époques, le roman de Montal n’est pas seulement un roman de la nostalgie. C’est aussi un roman politique. Une réussite. Faire renaître cette époque, pas si éloignée finalement, en un moment où tout semble s’être accéléré est en soi politique. Si les chiennes de garde prétendument féministes qui s’activent sur les réseaux sociaux et dans les cabinets ministériels, ou les gardiens du temple libéral libertaire, en avaient le pouvoir, sans doute censureraient-il ce roman qui est une ode au monde incarné d’hier, ce monde que nous sommes en train de perdre.

On y fumait des gitanes, et on regardait les fesses des femmes ou la braguette des hommes sans risquer la taule. Un monde englouti, au profit de quoi ? De rien. C’est l’autre aspect politique des Leçons du Vertige : si Pierre retrouve son père en répondant à sa demande de chercher Gilberte, découvrant ainsi les secrets de famille, son frère Charles est quant à lui engagé sur un autre chemin, celle de l’anti technicisme contemporain. Une version moderne du combat des luddites, ouvriers qui au début du 19e siècle refusèrent l’aliénation à la machine. L’avant-garde de toutes les avants- gardes actuelles en somme. Une tradition dans laquelle s’inscrit Charles, incompréhensible pour le contemporain médiatique officiel, lequel ne saura pas sur quel bord politique placer ses actes.

Montal vient de Saint-Etienne, et c’est venir de loin quand le chemin romanesque conduit ainsi, par petites touches cinématographiques, à remettre en cause la dominante politique d’une époque, la nôtre, celle de l’humain 3.0.

Jean-Pierre Montal, Les Leçons du Vertige, Editions Pierre-Guillaume de Roux éditeur, 2017.

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