Le concept d’intelligence poétique se retrouve dans toute l’oeuvre du génie franco-tchèque.


Les romans et les essais de Kundera font appel en même temps à notre sens de la beauté et à notre intelligence. La zone du cerveau qui concentre ce en même temps est minuscule. Elle est rarement stimulée par les auteurs ; ils préfèrent s’adresser soit à notre sens esthétique en titillant nos émotions, soit à notre intelligence en pariant sur notre capacité de raisonnement, rarement aux deux en même temps. Pour le dire autrement, Kundera parle à ce que l’on pourrait appeler notre intelligence poétique.

Poétique?

Le mot poétique pourrait être mal compris ici, avec sa charge lyrique, car Kundera se méfie du lyrisme. Il a par exemple écrit un roman, La vie est ailleurs qui est une immense gifle au visage du lyrisme comme moteur poétique. Il abhorre le kitsch qui est, pour reprendre sa propre définition, la « traduction de la bêtise des idées reçues dans le langage de la beauté et de l’émotion », ce kitsch qui « nous arrache des larmes d’attendrissement sur nous-mêmes, sur les banalités que nous pensons et sentons » (La Lenteur). Si Kundera se méfie de nos larmes, il déteste surtout cette seconde larme qui nous vient quand nous nous regardons pleurer. Si votre objectif de lecture est de ressentir les « émotions » des personnages, passez votre chemin, n’ouvrez aucun roman de Kundera. Ce n’est pas par leurs émotions que Kundera explore ses personnages, mais par leurs actes.

Alors pourquoi cette expression d’intelligence poétique? Parce que c’est par la beauté que Kundera s’adresse à notre intelligence. La beauté des métaphores, la beauté des mondes perdus. Pas par le rationnel. Lisez Kundera pour comprendre le monde à l’aide de métaphores.

Dans L’Immortalité, Kundera invente un personnage délicieux, le Professeur Avenarius, drolatique, joueur, inventeur de la mathématique existentielle, qui remet par exemple un diplôme d’âne intégral à l’insupportable journaliste Bernard Bertrand. Kundera se met lui-même en scène dans des dialogues avec Avenarius, censé être son ami. Dans la septième et dernière partie de ce chef d’œuvre, il écrit, parlant d’Avenarius: « Un jour, j’avais essayé de lui expliquer que l’essence d’un homme n’est saisissable que par une métaphore. Par l’éclair révélateur d’une métaphore. Depuis que je connais Avenarius, je cherche en vain la métaphore qui le saisirait et me permettrait de le comprendre. »

On pense donc ne jamais saisir l’essence d’Avenarius, mais Kundera joue avec nous, puisque la forme est chez lui inséparable du fond: la légèreté de la forme sert l’insoutenable légèreté du fond. Quand, soudain, à l’avant dernière page du roman, on lit : « Je lui dis : « Tu joues avec le monde comme un enfant mélancolique qui n’a pas de petit frère. » Voilà! Voilà la métaphore que je cherche depuis toujours pour Avenarius! Enfin! »

L’éclair révélateur de la métaphore

Le choix de ses métaphores est aussi précis que le choix de ses mots. Ses métaphores ne sont pas celles de la poésie lyrique, seul leur « éclair révélateur », leur capacité à expliciter le monde, compte. Si elles déclenchent quand même l’émotion, c’est par l’émerveillement devant la lumière de la connaissance qu’elles nous apportent, par cette joie face au rideau enfin déchiré qui nous camouflait le monde (Le Rideau, essai magnifique).

La lecture de Kundera entraîne un double mouvement : elle nous révèle en même temps une évidence (nous le savions, bien sûr!) et notre ignorance de cette évidence au sens où ne l’avions jamais verbalisée, jamais exprimée avec cette simplicité. Notre compréhension intuitive du monde reste enfouie sans la médiation de la beauté des métaphores kunderiennes, elles éclairent la connaissance qui se cachait dans l’obscurité, au fond de notre cerveau. Puisqu’il déchire le rideau lyrique qui nous dissimule le monde, puisque, comme il le dit, la merde devient visible, le kitsch servant uniquement à la cacher, certains peignent Kundera en une sorte de pessimiste radical. Ils confondent lucidité et pessimisme. Au contraire, en nous ouvrant les yeux, son œuvre nous montre également qu’un peu en retrait, un peu à l’écart de ce monde incompréhensible et incontrôlable, la beauté existe, dissimulée, si nous savons la chercher.

Même l’insignifiance est belle

Kundera a publié à plus de 80 ans La fête de l’insignifiance où il nous raconte, en s’amusant, ce que la vie lui a appris, et ça aussi nous le savions déjà (-attention c’est court!-) : l’homme est insignifiant.

« L’insignifiance, mon ami, c’est l’essence de l’existence. Elle est avec nous partout et toujours. Elle est présente même là où personne ne veut la voir: dans les horreurs, dans les luttes sanglantes, dans les pires malheurs. Cela exige souvent du courage pour la reconnaître dans des conditions aussi dramatiques et pour l’appeler par son nom. Mais il ne s’agit pas seulement de la reconnaître, il faut l’aimer, l’insignifiance, il faut apprendre à l’aimer ». Ce constat, qui pourrait être tragique, est sauvé par l’amour de la beauté: «il faut l’aimer, l’insignifiance, il faut apprendre à l’aimer ». Parce que même l’insignifiance est belle. Mais c’est compliqué d’aimer l’insignifiance, c’est compliqué de voir sa beauté, il faut du temps, de l’expérience.

Dans Le Livre du rire et de l’oubli, écrit 35 ans avant La Fête de l’insignifiance, Kundera invente une magnifique métaphore de la frontière: « Il suffisait de si peu, de si infiniment peu, pour se retrouver de l’autre côté de la frontière au-delà de laquelle plus rien n’avait de sens: l’amour, les convictions, la foi, l’histoire. Tout le mystère de la vie humaine tenait au fait qu’elle se déroule à proximité immédiate et même au contact direct de cette frontière, qu’elle n’en est pas séparée par des kilomètres, mais à peine par un millimètre. »

Kundera vous observe

Avec l’âge sans doute marche-t-on de plus en plus souvent du mauvais côté de la frontière, du côté où tout paraît insignifiant. Et peut-être que cette promenade du mauvais côté est de moins en moins désagréable parce que, justement, on a appris à reconnaître la beauté de l’insignifiance, on a appris à l’aimer l’insignifiance, comme dit le génie franco-tchèque.

Depuis toujours promeneur quotidien du mauvais côté de la frontière, Kundera nous observe en souriant, lorsque nous essayons, vainement, de rester du bon côté.

Au passage, un petit hommage de Kundera à Philip Roth:

« L’inimitable désinvolture ironique, voilà ce qui rend l’œuvre de Philip Roth, pour utiliser le beau mot français intraduisible dans d’autres langues, irrécupérable. »

Milan Kundera, in Préface au roman de Philip Roth, Professeur de désir, Septembre 1982

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Bertrand Fitoussi
Bertrand Fitoussi est cadre, romancier et blogueur.
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